Le cheval dans l’art
Le cheval qui parlait

Un étrange petit conte sur un cheval dont l’intelligence est légèrement supérieure à la moyenne.
Ce conte est tiré d’un livre intitulé The Talking Horse and Other Tales, de F. Anstey.
C’est sur le chemin de Sandown Park que je le rencontrai pour la première fois, par cet après-midi de juillet affreusement pluvieux où Bendigo remporta les Eclipse Stakes. Il était assis en face de moi dans le train à l’aller, et mon attention fut d’abord attirée par le contraste frappant entre son allure et sa tenue : il n’avait pas jugé bon d’adopter le costume de rigueur en pareille occasion, et je crois n’avoir jamais vu un homme qui se fût donné un air aussi agressivement cavalier. La marque de la bête parsemait son linge : il portait des boutons de manchette en forme de filet, une bombe de chasse rigide, une redingote de Newmarket et un pantalon extrêmement ajusté. Et avec tout cela, il était aussi loin du véritable sportsman que n’importe quel figurant de théâtre ayant jamais porté ses éperons à l’envers dans un chœur de chasseurs. Son expression était douce et inoffensive, et ses yeux pâles et larmoyants, joints à son menton fuyant, donnaient à penser qu’on pouvait à peine lui confier quelque chose de plus fougueux qu’une canne à pommeau d’or. Et pourtant, curieusement, il éveillait la compassion plutôt que le sentiment du ridicule : il avait cet air de s’effacer timidement qui suit une humiliation récente, et, malgré toutes ses extravagances, c’était de toute évidence un gentleman ; quelque chose dans ses manières indiquait d’ailleurs que son penchant naturel aurait été, autrefois du moins, d’éviter toute forme d’excès.
Il m’intriguait et m’intéressait tant que je fis de mon mieux pour engager la conversation, pour n’être déconcerté que par l’embarras saccadé avec lequel il accueillait toutes mes avances ; et quand nous descendîmes à Esher, la curiosité me poussa à ne pas le perdre de vue.
De toute évidence, il n’était pas venu dans l’intention de gagner de l’argent. Il évita la grande tribune, où les bookmakers se serraient deux par deux comme des inséparables enroués ; il se tint à l’écart de l’enceinte des membres, où la fanfare des Guards s’efforçait de défier les éléments qui déversaient leurs fioles dans les cuivres ; il erra sans but sur le champ de courses jusqu’à ce que retentisse la cloche d’évacuation de la piste, et il semblait chercher quelqu’un qu’il ne voulait trouver que pour l’éviter.
Sandown, il faut bien l’avouer, n’était pas aussi gai que d’habitude ce jour-là, avec son « parc inondé » et son « ciel privé d’été », ses toilettes imperméabilisées et ses parapluies serrés en masse, dont les flancs prenaient des reflets livides en accrochant la lumière ; mais tout le monde était résolu à ignorer autant que possible cette humidité hors de saison, et la course principale de la journée suscitait une excitation qu’aucune averse ne pouvait éteindre.
Le Ten Thousand fut couru : des dames aux capotes merveilleusement confectionnées baissèrent leur parapluie sans un murmure, et des messieurs élégants juchés sur des mail-coaches se serrèrent chaleureusement la main quand, au milieu d’un rugissement de joie frénétique, Bendigo franchit le poteau à grandes foulées. L’instant d’après, je cherchai des yeux mon étrange inconnu et le vis occupé à tenter, avec les meilleures intentions, de faire accepter un petit pain aux raisins à un cheval d’attelage attaché à l’un des arbres : un exploit de distraction qui, à un tel moment, n’était surpassé que par celui d’Archimède lors du sac de Syracuse.
Après cela, je ne pus plus contenir ma curiosité ; je sentis qu’il me fallait lui parler de nouveau, et j’en trouvai l’occasion plus tard, alors que nous nous tenions seuls dans une tribune qui dominait l’arrivée de l’une des courses plus courtes, en lui proposant de partager mon parapluie.
Avant d’accepter, il me lança un regard méfiant à travers les filets d’eau qui ruisselaient du bord de son chapeau sans protection. « Je crains, dis-je, que ce ne soit un peu comme fermer la porte de l’écurie une fois le cheval volé. »
Il sursauta. « On l’a donc volé, s’écria-t-il ; vous êtes donc au courant ? »
Je lui expliquai que j’avais seulement employé un vieux proverbe qui, pensais-je, pourrait lui parler, et il poussa un profond soupir.
« Je me suis mépris un instant, dit-il : vous avez donc deviné que j’ai l’habitude des chevaux ? »
« Vous n’en avez guère fait un grand secret. »
« Le fait est, dit-il, saisissant aussitôt cette allusion à sa tenue, que je… je porte ces vêtements pour ne pas perdre tout à fait l’habitude de monter ; je ne suis pas monté à cheval ces derniers temps. À une époque, je montais constamment… constamment. J’étais un habitué de Rotten Row, jusqu’à ce qu’il arrive quelque chose qui a ébranlé mes nerfs, et j’attends seulement que le choc s’apaise. »
Je n’osai pas poser de questions, et nous retournâmes à la gare à pied, puis remontâmes ensemble jusqu’à Waterloo sans revenir sur le sujet.
Au moment de nous séparer, cependant, il me dit : « Je me demande si vous aimeriez entendre mon histoire en entier un jour ? Je ne peux m’empêcher de penser qu’elle vous intéresserait, et cela me soulagerait. »
J’étais tout disposé à entendre ce qu’il voudrait bien me raconter ; je le persuadai de venir dîner chez moi ce soir-là et de s’épancher ensuite, ce qu’il fit dans une mesure à laquelle, je l’avoue, je ne m’attendais pas.
Qu’il crût lui-même aveuglément à sa propre histoire, je ne pouvais en douter ; et il la raconta d’un bout à l’autre avec le plus étrange mélange de vanité et de modestie, et une lutte manifeste entre une vague conscience de son propre ridicule et la volonté de ne s’épargner sur aucun point, ce qui, sans vaincre mon scepticisme, ne pouvait manquer de susciter la sympathie. Mais malgré tout, au moment où il aborda la partie la plus sensationnelle de son affaire, j’en vins à tirer à son sujet des conclusions que je n’ai pas besoin d’anticiper ici, puisqu’elles s’imposeront probablement d’elles-mêmes à l’esprit du lecteur.
Je rapporte l’histoire, autant que possible, dans les mots de son auteur ; et j’ajouterai seulement qu’elle n’aurait jamais été publiée ici sans son plein consentement et son approbation.
« Je m’appelle, dit-il, Gustavus Pulvertoft. Je n’ai pas de profession, et six cents livres de rente. J’ai vécu en célibataire tranquille et satisfait jusqu’à vingt-huit ans, puis j’ai rencontré Diana Chetwynd pour la première fois. Nous passions Noël dans la même maison de campagne, et il ne me fallut pas longtemps pour devenir le plus dévoué de ses nombreux adorateurs. C’était l’une des jeunes filles aux talents les plus variés que j’aie jamais rencontrées. Elle était une musicienne accomplie, une brillante actrice amateur ; elle pouvait rendre trente points sur cent au billard à la plupart des hommes, et son jugement et son audace sur les terrains les plus difficiles lui avaient valu la vive admiration de tous les chasseurs. Et elle n’était ni délurée ni obsédée par les chevaux, et semblait ne trouver que peu de plaisir à la compagnie des simples sportsmen, à la conversation desquels elle préférait infiniment celle de personnes qui, comme moi, étaient plus agréables qu’athlétiques. Je n’étais pas à cette époque, quoi que je sois devenu, dépourvu d’une certaine beauté, et pour une raison ou une autre il plut à Miss Chetwynd de m’accorder une faveur qu’elle n’accordait à aucun autre des invités.
Il était contrariant de sentir que mon peu de familiarité avec les sports de plein air qui faisaient ses délices me privait à ce point de sa compagnie ; car il arrivait souvent que je la voie à peine avant le soir, où j’avais parfois le bonheur d’être assis à côté d’elle au dîner ; mais en ces occasions, je ne pouvais m’empêcher de voir qu’elle trouvait un certain plaisir à ma compagnie.
Je ne crois pas avoir mentionné qu’en plus d’être d’une beauté exquise, Diana était une héritière, et ce n’est pas sans conscience de ma propre présomption que je me permis de nourrir l’espoir de la conquérir un jour. Pourtant, je n’étais pas absolument sans le sou, elle était sa propre maîtresse, et j’avais quelque raison, comme je l’ai dit, de croire qu’elle n’était pas, du moins, mal disposée à mon égard. Ce fut par exemple un signe favorable quand elle me demanda un jour pourquoi je ne montais jamais à cheval. Je répondis que je n’étais pas monté depuis des années, sans préciser toutefois que le nombre exact de ces années était de vingt-huit.
« Oh, mais il faut vous y remettre ! dit-elle avec le plus joli air impérieux. Vous devriez monter à Rotten Row la saison prochaine. »
« Si je le faisais, dis-je, me laisseriez-vous monter avec vous de temps en temps ? »
« Nous nous croiserions, bien sûr, dit-elle ; et c’est tellement dommage de ne pas entretenir votre équitation : vous perdez tant à ne pas le faire. »
Avais-je tort de prendre cela pour une indication qu’en suivant son conseil, je ne perdrais pas ma récompense ? Si vous aviez vu son visage pendant qu’elle parlait, vous auriez pensé comme moi alors, comme je le pense encore aujourd’hui.
Et ainsi, avec cet encouragement, je surmontai mes appréhensions intimes et, peu après mon retour en ville, je m’inscrivis dans un manège à la mode près de Hyde Park, fermement résolu à acquérir tout l’art et tous les mystères de l’équitation.
Je ne peux pas déclarer en conscience que j’aie trouvé plaisir à apprendre. J’ai passé des heures plus heureuses que celles où je tournais au galop entre quatre murs nus blanchis à la chaux sur un cheval qui s’ébrouait, mes étriers interdits croisés sur la selle. Le maître de manège m’informait de temps en temps que je faisais des progrès, et je sentais d’instinct quand j’allais tomber ; mais j’ai dû faire quelques progrès, car mon instructeur se montra plus encourageant. « Eh ben, quand vous êtes arrivé ici, monsieur Pulvertoft, vous étiez comme une paire de pincettes sur un mur, comme on dit ; alors que maintenant… ben, vous voyez vous-même où vous en êtes », disait-il ; même si, à ce stade encore, j’avais parfois des raisons de regretter de ne pas être sur un mur. Je persévérai toutefois, inspiré par l’idée que chaque nouveau cheval que je montais (et certains étaient très frais en effet) représentait une barrière de plus franchie entre Diana et moi, et encouragé par la découverte, après des expériences répétées, que l’écorce de tan était plutôt apaisante pour y tomber.
Quand je me promenais à pied dans Rotten Row, où quelques cavaliers paradaient en annonciateurs du printemps, je critiquais leur façon de monter, que je trouvais médiocre, car ils négligeaient presque toutes les règles. Je commençai à envisager le jour où je ferais montre d’un style équestre plus pur et plus classique. Et un matin, je vis Diana, qui arrêta sa jument dansante pour me demander si je m’étais souvenu de son conseil, et je me sentis fier de pouvoir répondre que je ferais certainement mon apparition à Rotten Row d’ici peu.
À partir de ce jour, je ne cessai de demander à mon maître de manège quand il me jugerait assez mûr pour Rotten Row. Il était dubitatif, sans pour autant chercher vraiment à m’en dissuader. « C’est comme ça, voyez-vous, monsieur, expliquait-il : si vous tombez sur un cheval calme et posé, eh ben, il vous arrivera rien de mal ; mais si vous sortez sur un animal qui va profiter de vous, monsieur Pulvertoft, eh ben, vous serez tout de travers dessus, monsieur. »
On m’aurait fourni une monture au manège ; mais je connaissais la plupart des chevaux de l’écurie, et aucun ne correspondait tout à fait à mon idéal du « cheval calme et posé » ; je me rendis donc chez un loueur de chevaux du voisinage, à qui j’avais parfois loué un coupé, et lui demandai de me montrer un animal qu’il pourrait recommander à quelqu’un qui n’avait pas beaucoup pratiqué ces derniers temps. Il admit assez franchement que la plupart de ses chevaux « demandaient pas mal de métier », mais ajouta qu’il se trouvait justement en avoir un en ce moment qui me plairait « à tomber par terre », une expression qui me froissa désagréablement les nerfs, même si j’acceptai de voir le cheval. Son allure me fit la meilleure impression. C’était un alezan aux nobles proportions, à la crinière rasée ; mais ce qui me rassura, ce fut l’expression de son œil, qui dénotait un respect de soi et une sagacité qu’on n’attendrait guère pour sept shillings et six pence de l’heure.
« Vous trouverez pas un cheval de promenade plus brillant que lui pour le Park, pas aussi tranquille en tout cas, dit son propriétaire. C’est ce qu’on appelle un cheval gentil, et doux avec ça : vous pourriez le monter avec une ficelle. »
J’estimai les rênes plus sûres, mais je me sentais fortement attiré par ce cheval : il me semblait conscient d’avoir une réputation à perdre, et doté d’une intelligence trop élevée pour sacrifier délibérément ses certificats. Presque sans réfléchir, je le retins pour l’après-midi suivant.
Je montai en selle à l’écurie, avec peut-être un bref malaise pendant qu’on ajustait mes étrivières, et une petite maladresse en prenant mes rênes, plus emmêlées que je ne l’aurais souhaité ; enfin, je me retrouvai lancé dans le flot de la circulation, sur le dos de l’alezan, qui s’appelait d’ailleurs Brutus.
Oublierai-je jamais la fierté et l’extase de constater que j’avais mon coursier parfaitement en main, que nous nous faufilions dans le dédale des voitures en toute sécurité ? Je le fis entrer dans le Park et fis claquer ma langue : il partit au galop, et comment décrire ma joie en découvrant que ce n’était pas inconfortable ? Je dis « Ho ! », et il s’arrêta, si progressivement que mon équilibre n’en fut pas sérieusement troublé ; il trotta, et je m’accommodai encore de ses mouvements sans réel désagrément. J’aurais pu l’embrasser de gratitude : jamais encore je n’avais été sur une bête aux allures si confortables, au comportement si attentionné. Je savais enfin monter à cheval ! ou, ce qui revenait au même, je savais monter le cheval sur lequel j’étais, et je n’en « utiliserais aucun autre ». J’allais rencontrer Diana Chetwynd, et je n’avais même plus à craindre son regard critique.
Nous avions traversé le pont de la Serpentine et nous engagions tout juste dans l’allée cavalière quand (et ici je n’ai que trop conscience que ce que je vais dire peut vous paraître presque incroyable) quand j’entendis une voix inconnue m’interpeller : « Hé, vous, là ! », et je compris l’instant d’après qu’elle venait de mon propre cheval !
Je n’ai pas honte d’avouer que je faillis bien tomber ; car un cavalier plus expérimenté que je ne pouvais prétendre l’être aurait eu du mal à garder son sang-froid dans cette situation presque sans précédent. J’étais trop occupé à chercher mon étrier gauche pour répondre quoi que ce soit, et bientôt le cheval reprit la parole. « Dites donc, demanda-t-il, et je ne pus déceler la moindre trace de respect dans son ton, vous croyez savoir monter ? » Vous pouvez juger par vous-même à quel point la question devait être déconcertante dans une telle bouche : je me sentis cloué à la selle, sensation qui, chez moi, était assez rare. Je regardai autour de moi, désemparé et ahuri, la Serpentine scintillante et les maisons blanches de Park Lane qui brillaient dans une brume lilas, le Row couleur cacao et l’éclat lointain des roues de voitures au soleil : tout semblait comme d’habitude… et pourtant, j’étais là, sur le dos d’un cheval qui venait de me demander « si je croyais savoir monter » !
« J’ai pris deux douzaines de leçons dans un manège », dis-je enfin, avec une dignité assez molle.
« Je ne l’aurais guère soupçonné, répliqua-t-il brutalement. Vous êtes de toute évidence un cas désespéré. »
J’étais profondément blessé, d’autant plus que je ne pouvais nier qu’il avait quelque titre à en juger. « Je… je croyais que nous nous entendions si bien », balbutiai-je, et tout ce qu’il répondit fut : « Ah oui ? »
« Vous savez, commençai-je en m’efforçant de faire la conversation, je n’étais jamais monté sur un cheval qui parle. »
« Vous suffiriez à faire parler n’importe quel cheval, répondit-il ; mais je suppose que je suis une exception. »
« Il faut croire, dis-je. Les seuls chevaux dont j’aie jamais entendu dire qu’ils possédaient le don de la parole étaient les Houyhnhnms. »
« Qu’en savez-vous, si je n’en suis pas un ? » répliqua-t-il.
« Si vous en êtes un, vous comprendrez que j’ai pris la liberté de vous monter par une erreur bien pardonnable ; et si vous voulez bien avoir la bonté de vous arrêter, je ne vous retiendrai pas plus longtemps. »
« Pas si vite, dit-il : je veux d’abord en savoir un peu plus sur vous. Je dirais que vous êtes un homme qui ne manque pas d’avoine. »
« Je suis… à l’aise », dis-je. Comme j’aurais aimé l’être !
« Je cherche depuis longtemps un propriétaire qui ne me surmènerait pas : bien sûr, je n’en sais rien, mais vous ne m’avez guère l’air d’un cavalier qui tire sur sa monture. »
« Je ne crois pas qu’on puisse m’accuser de cela en toute justice », répondis-je avec toute la conscience de mon innocence.
« Justement… alors achetez-moi. »
« Non, haletai-je : après l’opinion extrêmement franche que vous avez eu la bonté d’exprimer sur ma façon de monter, je suis surpris que vous puissiez même suggérer une chose pareille. »
« Oh, je m’en accommoderai ; vous ferez bien l’affaire, j’imagine. »
« Vous voudrez bien m’excuser. Je préfère garder mon argent de côté pour des objets plus dignes ; et, avec votre permission, je passerai le reste de l’après-midi à pied. »
« Vous n’en ferez rien », dit-il.
« Si vous ne voulez pas vous arrêter pour me laisser descendre correctement, dis-je avec fermeté, je me laisserai rouler par terre. » Il y avait des promeneurs à portée de voix ; mais comment formuler un appel à l’aide, comment expliquer un dilemme comme le mien ?
« Vous me réduirez seulement à la pénible nécessité de me rouler sur vous, répondit-il. Vous voyez bien que vous êtes dans une certaine mesure en mon pouvoir. Supposez qu’il me prenne l’idée de sauter ces barrières et de vous emmener dans la Serpentine, ou de m’emballer et de renverser un policier à cheval avec vous : pensez-vous que vous pourriez opposer beaucoup de résistance ? »
Je ne pouvais honnêtement affirmer que oui. « On vous a présenté à moi, dis-je d’un ton de reproche, comme un cheval gentil ! »
« Et je le suis, en dehors des affaires. Allons, vous achetez, ou vous voulez que je m’emballe ? Je déteste l’indécision ! »
« J’achète ! dis-je avec une promptitude toute commerciale. Si vous me ramenez, je vais régler cela tout de suite. »
Inutile de dire que ma seule idée était de descendre sain et sauf de son dos : après quoi, ni l’honneur ni la loi ne pourraient m’obliger à exécuter un contrat qu’on m’avait extorqué par la menace. Mais, tandis que nous descendions la ruelle des écuries, il dit d’un air songeur : « J’ai réfléchi : ce sera mieux pour tout le monde que vous fassiez votre offre à mon propriétaire avant de mettre pied à terre. » J’étais trop contrarié pour parler : l’intelligence infernale de cet animal avait prévu ma manœuvre, et il entendait bien la déjouer s’il le pouvait.
Puis nous entrâmes bruyamment dans la cour couverte d’une verrière de l’écurie de louage ; et le loueur, qui y était seul, leva les yeux vers l’horloge au cadran blafard, comme pour comparer sa pâleur à la mienne. « Tiens, vous rentrez tôt, monsieur, dit-il. Le cheval était pas trop fort pour vous, quand même ? » Il dit cela sans soupçonner le moins du monde la vérité ; et d’ailleurs, je peux le dire une fois pour toutes, cet étrange cheval, Houyhnhnm ou quoi qu’il fût d’autre, ne mit personne d’autre que moi dans le secret de ses dons merveilleux et, dans toutes ses conversations avec moi, parvint (comment, je ne saurais le dire) à ne jamais être entendu.
« Oh, mais pas du tout, protestai-je, il m’a porté admirablement… admirablement ! » et je tentai de me laisser glisser à terre.
Il n’en fut rien : Brutus me rafraîchit aussitôt la mémoire, en même temps qu’il me secouait, par la plus légère esquisse de « ruade ».
« C’est un sacré cheval, hein, monsieur ? » dit le loueur avec complaisance.
« M… magnifique ! » approuvai-je, dans un sursaut. « Voulez-vous bien le tenir par la tête, s’il vous plaît ? »
Mais le cheval recula jusqu’au milieu de la cour, où il se mit à piaffer avec une obstination tranquille. « Il me plaît tellement, criai-je en me cramponnant à la selle, que je voudrais savoir si vous seriez disposé à vous en séparer ? » Là, Brutus devint calme et attentif.
« Vous seriez disposé à me faire une offre pour lui, monsieur ? »
« Oui, dis-je d’une voix faible. Combien en voudriez-vous à peu près ? »
« Entrez donc dans mon bureau, monsieur, dit-il, et on va en discuter. »
Je n’aurais demandé que cela, car il n’y avait pas de place pour le cheval dans ce bureau, mais l’animal soupçonneux ne voulut rien entendre : il se mit aussitôt à tourner en rond.
« Réglons cela maintenant, ici, dis-je, je ne peux pas attendre. »
Le loueur effaça un sourire d’un revers de main. Sans doute y avait-il quelque chose de peu commerçant et de peu pratique dans une telle précipitation, surtout jointe à l’allure que j’avais à ce moment-là.
« Eh ben, on peut dire que vous vous êtes pris d’une sacrée passion pour ce cheval, monsieur », remarqua-t-il.
« Je n’ai jamais monté plus belle créature », dis-je ; ce qui n’était guère une remarque prudente de la part d’un acheteur potentiel, mais il fallait bien ménager l’animal lui-même.
« Je sais pas trop, à vrai dire, si je peux me passer de lui en cette saison, dit l’homme. J’ai déjà pas assez de chevaux pour le travail que j’ai à faire. »
Un doux soulagement m’envahit : j’avais fait tout ce qu’on pouvait attendre de moi. « Je suis navré de l’apprendre, dis-je en m’apprêtant à mettre pied à terre. C’est une déception ; mais si vous ne pouvez pas, n’en parlons plus. »
« N’ayez pas peur, dit Brutus, il me vendra bien volontiers : faites-lui une offre, vite ! »
« Je vous en donne trente guinées, allons ! » dis-je, sachant fort bien qu’il n’en prendrait pas le double.
« J’aurais cru qu’un monsieur comme vous s’y connaîtrait mieux en valeur d’un cheval, dit-il : rien que ses allures valent ça, monsieur. »
« Vous ne pourriez pas me céder les allures sans le cheval, je suppose ? » dis-je, et je devais avoir l’intention de faire une plaisanterie.
Inutile de prolonger une scène pénible. Brutus me fit monter régulièrement d’une somme à l’autre, jusqu’à ce que son propriétaire dise enfin : « Bon, on va pas marchander, monsieur, disons cent. »
Je dus dire cent, et qui plus est, ce furent bien cent. Je le pris sans garantie, sans même l’avis d’un vétérinaire. On aurait pu me convaincre d’emporter mon achat sur-le-champ, comme si j’avais acheté un canari, tant ce genre de transaction m’était peu familier, et je crains que le loueur ne m’ait pris pour guère mieux qu’un imbécile.
Je me retrouvai donc le propriétaire involontaire d’un Houyhnhnm, ou de quelque chose de pire encore, et je regagnai à pied mon appartement de Park Street dans un état de stupeur. Qu’allais-je faire de lui ? Monter un animal d’une franchise aussi brutale serait une pénitence continuelle ; et pourtant, il me faudrait le garder, car je le savais assez rusé pour déjouer toute tentative de m’en débarrasser. Et voilà où l’Amour et l’Ambition m’avaient mené ! Je ne pouvais plus, après tout ce que j’avais dit, aborder Diana avec la moindre assurance en simple piéton : le fait que je possédais un cheval en bonne santé que je ne montais jamais finirait forcément par se savoir, et comment l’expliquer ? Je ne voyais aucune issue, et je gémissais sous un embarras que je n’osais confier à l’oreille la plus amicale. Je haïssais le monstre qui s’était imposé à moi, et je cherchais en vain un moyen de m’en sortir.
Je dus mettre Brutus en pension dans un autre quartier de la ville, car il se révéla extrêmement difficile à satisfaire : il trouvait à redire à tout, et je m’étonne seulement qu’il n’ait pas exigé que son box soit décoré de porcelaine bleue et de gravures en manière noire. Dans ses nouveaux quartiers, je le laissai quelques jours livré à lui-même, ce qui, je fus heureux de le constater en lui rendant visite, avait considérablement réduit son arrogance. Il voulait aller au Row voir les autres chevaux, et il n’était pas du tout de son goût d’y être sorti par un palefrenier à des heures où le beau monde n’y était pas. Il proposa donc un compromis. Si seulement je consentais à le monter, il s’engageait à me traiter avec indulgence, et me fit remarquer qu’il pourrait me donner, selon son expression, divers « tuyaux » qui amélioreraient mon assiette. Je n’étais pas aveugle aux avantages d’un tel arrangement. Ce n’est pas tout le monde qui s’assure un maître de manège en la personne de son propre cheval ; le cheval est par essence un animal généreux, et je sentais que je pouvais me fier à l’honneur de Brutus. Et pour lui rendre justice, il respecta le pacte en toute bonne foi. Certains de ses « tuyaux », il est vrai, faillirent bien me faire passer par-dessus bord, mais ils eurent pour effet de nous rapprocher ; nos relations étaient moins tendues ; il me semblait que je gagnais chaque jour en autorité sur lui, et que j’étais moins courbaturé après.
Mais on ne me laissa pas jouir longtemps de cette illusion. Un jour que je lui demandais innocemment s’il trouvait que mes mains s’amélioraient, il tourna vers moi son œil droit sardonique. « Vous ne vous améliorerez jamais, vieux sac de haricots » (car il en était venu à me parler avec une familiarité dont je brûlais de m’offusquer) ; « les mains ! Vous passez votre temps à me scier la bouche. Et vos pieds enfoncés à fond dans les étriers, à me chatouiller sous les épaules à chaque foulée… j’ai presque honte qu’on me voie avec vous. »
J’étais profondément blessé. « Je vous épargnerai à l’avenir, dis-je froidement ; c’est ma dernière apparition. »
« Allons donc, dit-il, inutile de vous fâcher. Si je peux le supporter, vous le pouvez bien aussi ! Mais nous allons conclure un nouveau pacte. » (Je n’ai jamais connu de bête aussi portée sur les marchés !) « Vous ne faites que m’agacer en touchant aux rênes. Lâchez-les et laissez-moi faire. Dites-moi simplement de temps en temps où vous voulez aller, et je m’en occuperai… si je n’ai rien de mieux à faire. »
Je sentais qu’un tel accord détruisait toute dignité, puisqu’il renversait les rapports naturels entre le cheval et son cavalier ; mais il ne me restait guère d’amour-propre, et je consentis, ne voyant aucun moyen de refuser. Et dans l’ensemble, je ne peux pas dire, même aujourd’hui, que j’aie eu de graves raisons de reprocher à Brutus l’usage qu’il fit de mes concessions ; il montra plus de tact que je ne l’aurais cru pour dissimuler le caractère purement nominal de mon autorité.
Je n’avais qu’un seul grief sérieux contre lui : il avait l’habitude de s’éloigner brusquement, avec une excuse de pure forme, pour échanger des politesses équines avec quelque cob ou quelque jument dont le propriétaire m’était parfaitement inconnu, m’obligeant ainsi à inventer les excuses les plus désespérées pour justifier mon apparente intrusion ; mais je parvins à m’en expliquer de diverses manières, et je fis même quelques connaissances de cette façon irrégulière et involontaire. J’aurais souhaité qu’il fût un animal moins sensible au charme, car, bien que ses flirts fussent purement platoniques, il est assez humiliant de devoir tenir la chandelle pour son propre cheval, un rôle qu’on me demandait constamment de jouer !
Il se trouva que Diana était à Paris pour Pâques cette année-là, et nous ne nous étions pas vus depuis mon apparition au Row ; mais je savais qu’elle serait bientôt de retour en ville, et avec une diplomatie consommée, je commençai à éveiller la curiosité de Brutus par diverses allusions désinvoltes et à demi dédaigneuses à la petite jument de Miss Chetwynd, Wild Rose. « Elle est trop fringante à mon goût, disais-je, mais on l’a beaucoup admirée, même si j’imagine qu’elle ne vous ferait pas une impression particulière. »
Si bien que, le premier après-midi où Diana revint au Row, il me fut facile, sous prétexte de donner à Brutus l’occasion de se faire une opinion, de le convaincre de me porter à ses côtés. Diana, qui était avec une certaine Lady Verney, son chaperon, m’accueillit avec un sourire charmant.
« Je ne vous savais pas si bon cavalier, dit-elle ; vous menez ce beau cheval avec tant d’aisance… et avec des mains si légères, en plus. »
Ce n’était pas de l’ironie, car je pouvais désormais consacrer toute mon attention à mon assiette ; et comme je ne touchais jamais au mécanisme de direction, mes mains devaient paraître la perfection même de la légèreté.
« Il demande à être mené avec délicatesse, répondis-je négligemment, mais il va très bien avec moi. »
« J’aimerais que vous me laissiez essayer ses allures un matin, Pulvertoft », intervint un certain colonel Cockshott, qui les accompagnait et que je connaissais un peu : « J’ai idée qu’il irait mieux sur le mors de bride. »
« J’en serais ravi », commençai-je, quand, juste à temps, je remarquai un abaissement menaçant des oreilles de Brutus. Le colonel pesait dans les seize stones, et montait avec des éperons ! « Je veux dire, ajoutai-je précipitamment, j’en aurais été ravi… seulement, à vrai dire, je ne pourrais en conscience confier sa selle à personne d’autre que moi. »
« Mon cher ami ! dit le colonel, qui, je le voyais bien, était vexé, je n’ai pas rencontré beaucoup de chevaux dans ma vie avec qui je ne sois pas parvenu à m’entendre. »
« Je crois que M. Pulvertoft a tout à fait raison, dit Diana. Quand un cheval s’habitue à quelqu’un, il supporte si mal une main étrangère : cela lui gâte le caractère pendant des jours. Je ne prête jamais Wild Rose à personne pour cette raison précise ! »
Le colonel se laissa distancer, franchement boudeur. « Pauvre cher colonel Cockshott ! dit Diana. Il est si fier de son équitation, mais je trouve qu’il mène un cheval à la cravache. Je n’appelle pas cela monter, et vous ? »
« Eh bien… guère », approuvai-je avec un dénigrement aisé. « Je n’ai jamais cru qu’il faille gouverner un cheval par la peur. »
« J’imagine que vous tenez beaucoup au vôtre ? » dit-elle.
« Tenir n’est pas le mot ! » m’exclamai-je ; et ce n’était certainement pas le mot.
« Je ne suis pas sûre que ce que j’ai dit à propos de prêter Wild Rose s’applique à vous, dit-elle. Je crois que vous seriez doux avec elle. »
J’étais certain de la traiter avec tous les égards ; mais comme je doutais qu’elle me les rende entièrement, je dis, avec beaucoup de présence d’esprit, que je considérerais le fait de la monter comme une sorte de profanation.
Alors que Brutus et moi rentrions, il fit remarquer que c’était une bonne chose que je n’aie pas accepté de le prêter au colonel.
« Oui, dis-je, résolu à profiter de l’occasion, vous ne l’auriez peut-être pas trouvé aussi attentionné que… eh bien, que certaines personnes ! »
« Je voulais dire que c’était une bonne chose pour vous ! » insinua-t-il d’un air sombre, et je ne tins pas à demander d’explication. « Que vouliez-vous dire, reprit-il, en affirmant que Wild Rose ne me plairait pas ? Mais elle est charmante… charmante ! »
« Dans ce cas, dis-je, je veux bien monter avec sa maîtresse de temps en temps… pour vous faire plaisir. »
« Vous voulez bien ! dit-il ; vous y serez obligé, mon garçon… et tous les après-midi ! »
Je réprimai un petit rire : après tout, l’homme est l’animal le plus noble. Je savais mener un cheval, à ma manière. Ma petite ruse avait réussi : je n’aurais plus à subir de présentations forcées à des inconnus perplexes.
Pendant quelques semaines, ma vie s’écoula alors comme un rêve heureux. Je ne vivais que pour ces heures au Row, où Brutus se tournait aussi naturellement vers Wild Rose que le tournesol vers le soleil, et où Diana et moi devenions chaque jour plus intimes. Le bonheur et la sécurité me rendaient presque spirituel. J’étais impitoyable dans mes railleries sur les excentricités équestres que l’on pouvait y croiser, et mes commentaires arrachaient à Diana le plus doux des rires argentins. Quant au colonel Cockshott, que j’avais un temps soupçonné de vouloir être mon rival, il était depuis longtemps devenu une « quantité négligeable » ; et si je tardais à demander à Diana de me confier sa charmante personne, c’était seulement parce que je trouvais un plaisir d’épicurien à prolonger une attente dont l’issue faisait si peu de doute.
Puis, sans prévenir, mes promenades à cheval furent interrompues pour un temps. On découvrit, à son grand agacement, que Brutus avait une blessure de selle, et il fut même assez injuste pour m’en rejeter la faute, alors que, pour ma part, j’y voyais la marque d’un châtiment approprié, quoique tardif. Je n’étais pas disposé à tenter le sort sur une autre monture, mais je ne pouvais pas pour autant me tenir éloigné du Row, et j’y apparus à pied. Je vis Diana monter avec le colonel, qui semblait penser que son heure était enfin venue ; mais chaque fois qu’elle passait devant la barrière sur laquelle je m’appuyais, elle haussait les sourcils et abaissait les coins de la bouche en une petite moue d’ennui résigné, ce qui me rassurait complètement. Je fus tout de même très heureux quand Brutus fut rétabli et que nous redescendîmes le Row au petit galop, tous deux de la meilleure humeur du monde.
« Je n’ai jamais entendu les chevaux hennir ici autant que cette saison, dis-je pour faire la conversation. Avez-vous une explication ? » Car il me donnait parfois des informations qui me permettaient ensuite d’impressionner Diana par ma connaissance intime des chevaux.
« Hennir ? dit-il. Ils rient, voilà ce qu’ils font… et il y a de quoi ! »
« Oh ! dis-je, et quelle est la plaisanterie ? »
« Mais c’est vous ! répondit-il. Vous ne croyez tout de même pas que vous les trompez ? Ils savent tout de vous, mon pauvre ami ! »
« Ah, vraiment ? » dis-je, interdit. Cette brute, je crois, prenait un véritable plaisir à rabaisser l’estime que j’avais de moi-même.
« J’imagine que ça s’est su par Wild Rose, poursuivit-il. Elle s’est énormément amusée quand je le lui ai raconté. Je crains d’ailleurs qu’elle ne se soit plutôt ennuyée tous ces jours-ci. »
Je sentis l’envie indigne de rabattre sa vanité comme il avait rabattu la mienne.
« Pas tant que ça, je crois, dis-je. Elle m’a semblé trouver dans le hunter bai brun du colonel Cockshott un substitut très agréable. »
Si tard qu’il soit pour réparer, je dois reconnaître avec honte qu’en lançant cette insinuation, je commis envers cette pauvre petite jument (pour qui j’avais le plus grand respect) une injustice honteuse ; et je tiens à déclarer ici, de la façon la plus solennelle et la plus catégorique, ma sincère conviction que, du début à la fin, elle se conduisit d’une manière qui aurait dû la mettre à l’abri de toute calomnie.
Ce ne fut qu’un vil désir de riposter, une rancune mesquine et basse, qui me poussa ainsi à empoisonner la confiance de Brutus, et je regrettai ces mots aussitôt prononcés.
« Cette bête-là ! dit-il en sursautant comme si je l’avais touché du fouet, chose dont je ne me servais jamais. Il n’a pas deux idées dans sa grosse tête de violon. Le seul genre d’officier qu’il devrait porter, c’est un salutiste ! »
« J’admets qu’il n’a ni vos avantages physiques ni le charme de vos manières, dis-je. J’ai sans doute eu tort d’en parler. »
« Non, dit-il, vous… vous m’avez rendu service », et il retomba dans un sombre silence.
Je montais avec Diana comme d’habitude et j’allais lui exprimer ma joie de pouvoir reprendre nos promenades quand sa jument passa légèrement devant et rua soudain, m’atteignant à la jambe gauche et me causant sur le moment une douleur atroce.
Diana se montra pleine de la plus douce sollicitude et me supplia de rentrer aussitôt en fiacre, pendant que son groom s’occuperait de Brutus. Je refusai le fiacre ; mais comme ma jambe me faisait vraiment mal et que Brutus montrait une impatience que je n’osais ignorer, je dus la quitter.
Sur le chemin du retour, Brutus dit d’un air morose : « Tout est fini entre nous… vous avez vu ? »
« Je l’ai senti ! répondis-je. Elle a failli me casser la jambe. »
« C’était pour moi, dit-il. C’était sa façon de me signifier que nous ferions mieux de nous ignorer à l’avenir. Je lui ai reproché son infidélité ; elle l’a niée, bien sûr, toutes les juments le font ; nous nous sommes expliqués, et tout est terminé ! »
Je ne le montai pas pendant quelques jours, et quand je le fis, je le trouvai plongé dans une mélancolie byronienne. Il voulait même au début rester entièrement du côté de Bayswater dans le Park, mais je parvins à le faire renoncer à cette faiblesse. « Soyez un cheval ! lui dis-je. Montrez-lui que cela vous est égal. Vous ne faites que la flatter en trahissant vos sentiments. »
C’était une subtilité qui, de toute évidence, ne lui était pas venue à l’esprit, mais il était assez intelligent pour sentir la justesse de mes paroles. « Vous avez raison, admit-il ; vous n’êtes pas tout à fait un imbécile à certains égards. Elle va voir à quel point je m’en moque ! »
Naturellement, après cela, je comptais accompagner Diana comme d’habitude, et ce fut une amère déception de découvrir que Brutus ne voulait pas en entendre parler. Il avait au Park une vieille connaissance, un gris pommelé qui, sans doute à la suite de quelque déception de jeunesse, était un cynique endurci, et dont il pensait que la compagnie lui conviendrait en ce moment. Le gris était monté régulièrement par une certaine Miss Gittens, dont l’allure tandis qu’elle trottinait laborieusement de long en large nous avait souvent amusés, Diana et moi.
Et voilà que, malgré tous mes efforts, Brutus fila droit vers le gris. Je ne fus pas aussi embarrassé qu’on aurait pu le croire, car il se trouvait que je connaissais un peu Miss Gittens, une dame qui n’était plus dans la fleur de l’âge mais conservait une sorte de juvénilité sèche et nerveuse. Bien qu’elle me fût plutôt antipathique, je jugeai nécessaire, à ce moment-là, de mettre un peu de chaleur dans mon salut. Elle fut, assez naturellement peut-être, flattée de ma préférence et me pria de lui donner quelques leçons d’équitation, ce que, Dieu me pardonne, je pris sur moi de faire.
Aujourd’hui encore, je ne vois guère comment j’aurais pu agir autrement : je ne pouvais pas la quitter avant que Brutus ait épuisé les plaisirs du cynisme avec son ami gris, et il fallait bien occuper le temps. Mais, oh, quelle torture de voir Diana au loin, de savoir que seul un misérable malentendu entre nos montures respectives nous séparait, et de me sentir obligé d’éviter même de regarder dans sa direction, de peur qu’elle ne m’appelle à ses côtés !
Un jour que je montais avec Miss Gittens, elle me lança un regard faussement timide par-dessus son épaule droite pointue et dit : « Vous savez, il y a si peu de temps encore, je n’aurais jamais imaginé que nous deviendrions un jour aussi intimes que nous le sommes ; cela paraît presque incroyable, n’est-ce pas ? »
« Il ne faut pas dire cela, répondis-je. Il n’y a sûrement rien de singulier à ce que je vous aide un peu à monter ? » Même s’il me vint à l’esprit qu’il aurait été très singulier que je le fasse vraiment.
« Pas singulier, peut-être, murmura-t-elle en baissant modestement les yeux le long de son nez ; mais me trouverez-vous bien peu convenable si je vous avoue que, pour moi, ces leçons ont fait naître un danger naissant ? »
« Vous ne risquez absolument rien sur le gris », dis-je.
« Je… je ne pensais pas au gris, répliqua-t-elle. Cher monsieur Pulvertoft, je dois parler franchement : une jeune fille a tant de choses à considérer, et je crains que vous ne m’ayez fait oublier combien je me suis conduite à tort et à la légère ces derniers temps. Je ne peux m’empêcher de soupçonner que vous avez quelque motif pour rechercher ma compagnie d’une manière aussi… aussi marquée. »
« Miss Gittens, dis-je, je ne peux rien dissimuler : j’en ai un. »
« Et vous ne vous êtes pas simplement amusé pendant tout ce temps ? »
« Devant Dieu, m’écriai-je avec ferveur, non ! »
« Vous n’êtes pas de ces hommes perfides qui secouent leurs rênes et s’en vont au galop en lançant “Adieu pour toujours !”, dites-moi que vous n’en êtes pas ? »
J’aurais pu secouer mes rênes jusqu’à épuisement sans le moindre résultat, à moins que Brutus ne fût d’humeur à partir ; si bien que je pus lui assurer en toute vérité que je n’étais pas du tout ce genre d’homme.
« Alors pourquoi ne pas laisser parler votre cœur ? »
« Il existe, dis-je d’un air sombre, des cœurs bâillonnés. »
« Aucun mot, aucune allusion de ma part ne peut-il desserrer ce bâillon ? voulut-elle savoir. Quoi, vous vous taisez encore ? Alors, monsieur Pulvertoft, même si je peux paraître dure et cruelle en le disant, nos agréables relations doivent cesser : nous ne monterons plus ensemble ! »
Plus jamais ? Qu’en dirait Brutus ? J’étais horrifié. « Miss Gittens, dis-je dans une grande agitation, je vous supplie de retirer ces mots. Je… je crains de ne pouvoir me résoudre à accepter un tel congé. Assurément, après cela, vous n’insisterez pas ! »
Elle soupira. « Je suis une jeune fille faible et sotte, dit-elle ; vous ne savez que trop bien l’emporter sur mon jugement. Allons, monsieur Pulvertoft, reprenez un air heureux : je cède. Vous pouvez rester si vous le voulez ! »
Croyez bien que j’avais profondément honte de moi, car je ne pouvais ignorer l’encouragement que je lui donnais innocemment, même si je m’efforçais de m’en tenir strictement à la vérité. Mais avec un cheval comme le mien, que pouvait faire un homme ? Qu’auriez-vous fait vous-même ? Dès que la prudence le permit, je fis comprendre à Brutus que ses confidences avaient assez duré ; et tandis qu’il s’éloignait au trot avec moi, il fit remarquer : « J’ai cru que vous ne partiriez jamais. » Le gris l’ennuyait-il déjà ? Mon cœur bondit. « Brutus, dis-je d’une voix étranglée, êtes-vous assez fort pour supporter une grande joie ? »
« Parlez, dit-il, et tâchez donc de garder vos talons hors de mes côtes. »
« Je ne peux pas vous voir souffrir », lui dis-je, conscient tout du long de ma propre hypocrisie. « Il faut que je vous le dise : j’ai eu connaissance de circonstances qui me portent à croire que nous avons tous deux jugé Wild Rose trop vite. Je suis sûr que son cœur est toujours à vous. Elle ne demande qu’à vous dire qu’elle ne s’est jamais vraiment détournée de vous. »
« Il est trop tard maintenant, dit-il, et l’arrière de sa tête avait l’air d’une obstination inflexible ; nous sommes restés séparés trop longtemps. »
« Non, dis-je, écoutez. Je m’intéresse à vous plus que vous ne le pensez peut-être, et j’ai imaginé un petit plan pour vous réunir. Et si je trouvais une occasion de voir la dame à qui elle appartient ? Nous ne nous sommes pas vus ces derniers temps, vous le savez, et je ne prétends pas souhaiter renouer notre intimité… »
« Vous préférez celle qui monte le gris ; je l’ai vu depuis longtemps », dit-il ; et je le laissai dans son erreur.
« En tout cas, pour vous, je me sacrifierai, dis-je magnanimement. Je commencerai demain. Allons, vous n’allez pas laisser une sotte querelle d’amoureux briser vos vies ? »
Il fit une petite opposition sans conviction, mais finit, comme je le savais, par consentir. J’avais obtenu gain de cause : j’étais enfin libéré de Miss Gittens !
Ce soir-là, je rencontrai Diana dans le hall d’une maison d’Eaton Square. Elle descendait l’escalier tandis que je me dirigeais vers la salle de bal, et elle me salua d’un petit signe de tête assez froid.
« Vous m’avez bien délaissée ces derniers temps », dit-elle en souriant, mais je lisais le reproche dans ses yeux, « vous ne montez plus jamais avec nous. »
Ma gorge se gonflait d’une éloquence passionnée… et je ne parvenais à en faire sortir aucun mot.
« Non, en effet, jamais », fut tout ce que ma langue stupide trouva à dire.
« Vous avez trouvé une compagnie plus à votre goût », dit la cruelle Diana.
« Miss Chetwynd, dis-je avec empressement, vous ne savez pas combien j’ai souhaité… ! Me permettez-vous de monter avec vous demain, comme… comme vous le faisiez autrefois ? »
« Vous êtes bien sûr de ne pas avoir peur de ma vilaine Wild Rose ? dit-elle. Je l’ai si bien grondée que je crois qu’elle a profondément honte d’elle-même. »
« Vous avez cru que c’était cela qui me retenait ! m’écriai-je. Oh, si je pouvais vous dire ! »
Elle sourit : elle était redevenue ma chère Diana, si amicale.
« Vous me raconterez tout demain, dit-elle. Vous n’en aurez pas d’autre occasion, car nous partons pour Aix vendredi. Et maintenant, bonne nuit. Je bloque le passage, et le porteur de torche commence à s’en agiter. »
Elle passa, et la voiture l’emporta, et j’étais trop heureux pour m’en soucier vraiment : ne m’avait-elle pas pardonné ? Ne devions-nous pas nous voir demain ? J’aurais deux heures entières pour me déclarer, et cette fois je ne badinerais plus avec la Fortune.
Comme j’étais fébrile le lendemain : comme j’eus peur quand le matin se leva gris et menaçant ; comme je fus reconnaissant quand le soleil bienveillant brilla plus tard et promit un après-midi radieux ; avec quel soin je m’habillai, et quel prix je payai la fleur de ma boutonnière !
Nous arrivâmes donc au petit galop sur le Row, couple aussi fier (si l’on veut bien me pardonner cette vanité rétrospective) que tous ceux qui s’y trouvaient ; et bientôt, je vis, avec l’œil vif d’un amoureux, la silhouette élancée de Diana au loin. Elle n’était pas seule, mais je savais que le colonel devrait bientôt me céder la place.
Dès qu’elle me vit, elle mit sa jument au trot et vint vers moi avec la plus jolie des rougeurs légères et un sourire de bienvenue naissant, quand, tout à coup, Brutus s’arrêta net, ce qui faillit me projeter sur son encolure, et resta là, tremblant de tous ses membres.
« Vous voyez ça ? dit-il d’une voix rauque. Et moi qui allais lui pardonner ! »
Je voyais : mon insinuation, sans fondement au départ, n’était désormais que trop justifiée. Le colonel Cockshott montait son hunter bai brun tout en os, et même ma brève expérience des chevaux me permettait de voir que Wild Rose ne le regardait plus avec son indifférence d’autrefois.
Diana et le colonel s’étaient arrêtés et semblaient m’attendre : Brutus n’allait-il donc jamais avancer ? « Montrez votre fierté, murmurai-je d’une voix angoissée. Traitez-la avec le mépris qu’elle mérite ! »
« C’est ce que je vais faire », dit-il entre son mors et ses dents serrées.
Et à ce moment Miss Gittens passa en tressautant sur le gris, et avant que je puisse intervenir, mon Houyhnhnm partit comme une flèche à sa poursuite. Je vis le doux visage surpris de Diana ; j’entendis le rire grinçant du colonel quand je passai, et je… je ne pus que m’incliner en un appel mortifié, et désirer un gouffre où me jeter, comme Curtius !
Je ne sais pas ce que je dis à Miss Gittens. Je crois que je me montrai d’une amabilité inconsidérée, et je me souviens qu’elle s’attarda au moment de nous quitter d’une manière horriblement émue. J’étais trop malheureux pour y prêter attention : je ne cessais de voir les yeux étonnés de Diana, d’entendre le rire sans cœur du colonel Cockshott. Brutus me donna une sorte d’explication sur le chemin du retour : « Vous aviez de bonnes intentions, dit-il, mais vous voyez que vous aviez tort. Le sacrifice que vous proposiez, et dont je vous suis aussi reconnaissant que s’il avait été accompli, était inutile. Tout ce que je pouvais faire en retour, c’était vous mener là où vous portait votre véritable penchant. Moi aussi, je sais être désintéressé. »
J’étais trop abattu pour maudire son désintéressement. Je ne pris même pas la peine de lui expliquer ce qu’il m’avait probablement coûté. Je sentais seulement, morne, que j’avais fait ma dernière promenade à cheval : j’en avais assez de l’équitation pour toujours !
Ce soir-là, j’allai au théâtre, je voulais engourdir mes pensées pour un moment ; et pendant l’un des entractes, je vis Lady Verney à l’orchestre et allai lui parler. « Votre nièce n’est pas avec vous ? dis-je ; je pensais avoir l’occasion de… de lui dire au revoir avant son départ pour le continent. »
J’avais encore l’espoir qu’elle m’invite à déjeuner, que j’aie une dernière occasion de m’expliquer.
« Oh, dit Lady Verney, mais tout cela a changé ; nous ne partons pas… du moins, pas encore. »
« Vous ne partez pas ! » m’écriai-je, incrédule tant j’étais heureux.
« Non, tout cela est très soudain ; mais… enfin, vous êtes presque un vieil ami, et vous l’apprendrez forcément tôt ou tard. Je ne l’ai su moi-même que cet après-midi, quand elle est rentrée de sa promenade à cheval. Le colonel Cockshott l’a demandée en mariage et elle a accepté. Nous en sommes si contents. Cette chère Mrs. —— n’était-elle pas délicieuse dans ce dernier acte ? J’ai positivement vu de vraies larmes sur son visage ! »
Si j’étais resté plus longtemps, elle aurait vu un semblable étalage de réalisme sur le mien. Mais je retournai m’asseoir jusqu’à la fin de l’entracte, j’écoutai d’une oreille critique la sélection classique de musique de chambre jouée par l’orchestre et vis le reste de la pièce, bien que je n’aie aucune idée de la façon dont elle se termina.
Toute cette nuit-là, mon cœur fut lentement consumé par une rage sourde qui grandissait à chaque heure d’insomnie ; mais l’objet de mon ressentiment n’était pas Diana. Elle n’avait fait que ce qu’une femme était amplement en droit de faire après l’affront délibéré que je lui avais apparemment infligé. Sa punition était déjà suffisante, car, bien sûr, je devinais qu’elle n’avait accepté le colonel que sous la première piqûre intolérable de l’abandon. Non : je réservais toute ma colère à Brutus, qui m’avait trahi au moment du triomphe. Je préparai ma vengeance. Quoi qu’il m’en coûte, je le monterais une fois encore. Aux yeux de la loi, j’étais son maître. J’exercerais pleinement mes droits légaux.
L’après-midi arriva enfin. J’étais chauffé à blanc par la colère, bien qu’en montant en selle certains badauds aient donné à mon teint une interprétation moins charitable.
Brutus jeta un œil inquiet à mes talons au moment du départ : « Qu’est-ce que c’est que ces choses que vous avez là ? » demanda-t-il.
« Des éperons », répondis-je sèchement.
« Vous ne devriez pas en porter avant d’avoir appris à tourner les pointes de pied vers l’intérieur, dit-il. Et une cravache, en plus ! Puis-je savoir à quoi elle sert ? »
« Nous en discuterons tout à l’heure », dis-je très froidement ; car je ne voulais pas faire une scène avec mon cheval dans la rue.
Quand nous eûmes contourné la statue d’Achille pour gagner l’allée cavalière, je raccourcis mes rênes et pris mieux en main ma cravache, tout en constatant que, pour une raison que je ne saurais expliquer, mon palais devenait désagréablement sec.
« Je serais heureux d’avoir avec vous une petite conversation tranquille, si vous n’y voyez pas d’objection », commençai-je.
« Je suis tout à votre disposition », dit-il en mâchonnant son mors avec une pointe d’ironie.
« Laissez-moi d’abord vous dire, déclarai-je, que j’ai perdu mon unique amour pour toujours. »
« Eh bien, rétorqua-t-il avec désinvolture, vous n’en mourrez pas. Moi aussi. Nous devons tâcher de nous consoler l’un l’autre ! »
Je gardai un calme mortel. « Vous semblez ignorer que vous êtes la seule cause de mon malheur, dis-je. Si seulement vous aviez consenti hier à affronter Wild Rose, je serais à l’heure qu’il est un homme heureux ! »
« Comment pouvais-je le savoir, quand vous me laissiez croire que toute votre affection allait à la vieille chose que promène mon ami le gris ? »
« Ne discutons pas, je vous prie, dis-je précipitamment. Il suffit que votre égoïsme infernal et votre entêtement aient ruiné mon bonheur. Je vous ai laissé usurper le pouvoir, renverser nos positions naturelles. Je ne le ferai plus. J’ai l’intention de vous donner une leçon que vous n’oublierez jamais. »
Pour un cheval, il avait assurément un sens aigu de l’humour. Je crus que les sangles allaient céder.
« Et quand comptez-vous commencer ? » demanda-t-il dès qu’il fut capable de parler.
Je regardai devant moi : Diana et son fiancé venaient vers nous à cheval ; et la dissimulation est si naturelle, même chez les femmes les plus douces et les meilleures, que personne n’aurait soupçonné, à son visage radieux, que sa gaieté cachait un cœur meurtri.
« J’ai l’intention de commencer maintenant, dis-je. Monstre, démon, qui que vous soyez, vous qui m’avez tenu si longtemps asservi, j’ai brisé mes chaînes ! J’ai été lâche assez longtemps. Vous pouvez me tuer si vous voulez. J’espère même que vous le ferez ; mais d’abord, j’ai l’intention de vous rendre un peu de l’humiliation dont vous m’avez accablé. J’ai l’intention de vous rosser aussi longtemps que je resterai en selle. »
Des témoins m’ont dit que le châtiment fut de courte durée, mais, je m’en flatte, il fut sévère tant qu’il dura. Je le frappai avec une solide cravache, dont j’avais vérifié l’efficacité en l’essayant sur mes propres jambes. J’enfonçai mes éperons empruntés dans ses flancs. Je lui donnai des à-coups dans la bouche. J’ose dire qu’il fut presque aussi surpris que peiné. Mais il fut peiné !
J’allais poursuivre ma réprimande pratique quand ma victime échappa soudain à ma prise ; et pendant une seconde saisissante, il me sembla contempler son dos à vol d’oiseau ; puis il y eut un fracas, et je me retrouvai étendu, bourdonnant comme une abeille, dans un brouillard irisé, chaque couleur correspondant à une douleur différente, et elles s’évanouirent enfin dans l’obscurité, et je ne me souviens de rien d’autre.
« Il fallut des semaines, conclut M. Pulvertoft, avant que cette obscurité se dissipe et que je me découvre invalide, sanglé et bandé. Mais (et c’est peut-être la partie la plus curieuse de mon récit) presque les premiers sons qui parvinrent à mes oreilles furent ceux de cloches de mariage ; et je sus, sans avoir besoin qu’on me le dise, qu’elles sonnaient pour le mariage de Diana avec le colonel. Cela montre que je n’avais pas grand-chose, n’est-ce pas ? Tenez, je les entends partout maintenant. Je ne crois pas pourtant qu’elle aurait dû les faire sonner à Sandown : c’était un peu ostentatoire, si longtemps après la cérémonie ; vous ne trouvez pas ? »
« Si… si, dis-je ; mais vous ne m’avez jamais dit ce qu’était devenu le cheval. »
« Ah ! le cheval… oui. Je le cherche. Je ne suis plus aussi fâché contre lui qu’avant, et je n’ose pas poser trop de questions aux écuries, de peur qu’on ne me dise un jour qu’on a dû l’abattre pendant que j’étais si malade. Vous saviez que j’avais été malade, j’imagine ? s’interrompit-il : il y avait des bulletins de santé à mon sujet dans les journaux. Regardez. »
Il me tendit une coupure de journal sur laquelle je lus :
« Le récent accident de Rotten Row. Aucun changement pour l’instant dans l’état de M. Pulvertoft. L’infortuné gentleman est toujours inconscient dans son appartement de Park Street ; et ses médecins craignent que, même s’il recouvre ses forces physiques, le cerveau ne soit atteint de façon permanente. »
« Mais tout cela, c’étaient des bêtises ! dit M. Pulvertoft avec un petit rire nerveux. Il n’a pas été atteint du tout, sinon comment pourrais-je me souvenir de tout aussi clairement, n’est-ce pas ? »
Et c’était là, bien sûr, un argument sans réplique.
Traduit de l’anglais. Lire la version originale