Entretiens

Interview d’une artiste équestre – Sara Johani

· The Equinest

Nom
Je m’appelle Sara Mall Johani. Je signe simplement mes œuvres Sara. Il y a une histoire derrière ce choix, qui me dit à elle seule que cela suffit. J’essaie de faire simple, et, comme nous le savons tous, la vie est tout sauf simple.

Site web et endroits où trouver mon travail en ligne
Notre site principal est www.thelateralline.com. Mon mari et moi formons une équipe et réalisons beaucoup d’œuvres ensemble, chacun comblant les manques selon ses compétences et ses points forts.

Il y a aussi un autre site de projet, http://soulsalmon.org : c’était une initiative associative locale très intense, un peu comme les vaches de Chicago et toutes sortes de créatures en fibre de verre dans le monde. Voyez la carte interactive des parades artistiques

Nous avons aussi participé en tant qu’artistes à une résidence artistique consacrée au bassin versant, où l’on nous demandait, avec d’autres artistes, de nous mettre en relation avec le bassin versant de la Wenatchee et les créatures qui l’habitent.

Où je vis
J’habite à Chimacum, dans l’État de Washington, dans le Nord-Ouest Pacifique, le pays des grands conifères et des saumons qui grouillent. Du moins, ils « grouillaient » autrefois. Nous nous sommes engagés pendant des années pour les faire revenir, mais on ne sait toujours pas si les poissons sauvages survivront durablement.

La famille

Parlez-nous un peu de vous : quel est votre parcours et d’où venez-vous ?
Je suis d’origine estonienne et j’ai grandi en parlant estonien à la maison. Je suis née à Lund, dans le sud de la Suède, et quand ma famille est partie s’installer au Canada, j’avais cinq ans et je les ai suivis.

J’ai étudié les sciences de l’éducation à l’université et j’ai été enseignante pendant un an, mais ce n’était pas fait pour moi. Heureusement, j’avais prévu cette éventualité et j’avais tenu à payer ma première voiture, une Coccinelle Volkswagen, avec ce que j’avais gagné pendant mes dix premiers mois de travail, pour ne pas avoir à y retourner.

J’avais eu la chance de me voir offrir des occasions d’enseigner l’art, le dessin de nu et la sculpture au Royal Ontario Museum, où j’ai passé de nombreuses années heureuses, mais je n’arrivais pas à imaginer une vie d’artiste au Canada. J’avais l’impression, à l’époque, que c’était réservé aux personnes fortunées ou bien introduites.

Alors, quand je suis arrivée aux États-Unis au début des années soixante-dix, je me suis tout de suite lancée dans des projets artistiques. C’est peut-être la population trente fois plus nombreuse qui justifiait mon sentiment d’avoir ici une chance plus réaliste.

Quand avez-vous commencé la sculpture ?
Comme tous les autres artistes dont j’ai lu les histoires, j’ai aimé les chevaux et la sculpture dès mon plus jeune âge.

Bien sûr, je ne savais pas ce que cela signifiait à l’époque, mais je me souviens très bien d’avoir sculpté mon premier cheval, au trot, vers 7 ou 8 ans. Peut-être six. J’ai réalisé ma première céramique cuite à douze ans et j’ai toujours cette pièce, une lionne émaillée blanche couchée sur le flanc. Ce fut un engagement immédiat, pour la vie.

Quel est votre animal préféré à sculpter ?
Devinez ! J’étais folle de chevaux dès mon plus jeune âge. J’aimais leur dynamisme, leur énergie, leur bonne volonté et leur affection. J’ai toujours le cœur brisé de voir un cheval accomplir des choses extraordinaires simplement parce qu’on le lui demande : courir à en perdre haleine, se démener au-dessus des obstacles ou obéir avec une docilité absolue à des demandes de dressage complexes.

Après m’être consacrée à la sculpture de chevaux pendant toute ma jeunesse, je n’en ai plus sculpté pendant de nombreuses années après la naissance de mon enfant, des décennies même, et, comme je l’ai dit plus haut, j’ai fait beaucoup de travail environnemental local. Pendant plusieurs années, j’ai surtout créé pour la communauté, et je pense qu’il m’était nécessaire d’élargir ma vision du monde, mes compétences et ma compréhension, tout en créant une communauté vivante pour les enfants.

J’ai appris à quel point la sculpture de portraits humains était difficile, et j’ai aussi appris à aimer ce défi. (J’avais gagné ma vie pendant de nombreuses années en réalisant des portraits de chevaux, en dessin comme en sculpture.) Je crois que j’avais besoin de m’approfondir pour répondre à ma vocation créatrice personnelle. Je suis tellement ravie et heureuse de sculpter à nouveau des chevaux. C’est arrivé par surprise, je l’expliquerai en répondant à une question plus loin.

Les 4 chevaux de l’Apocalypse

Combien de temps vous faut-il pour terminer une pièce ?
Quand notre fils a obtenu son diplôme universitaire, j’ai décidé de me consacrer principalement à la sculpture en bronze, que je considère comme ma première vocation.

Le bronze est un processus intéressant, presque éreintant, qui exige de l’endurance et de la persévérance.

Comme nous coulons nous-mêmes nos œuvres, la part de TRAVAIL dans le processus est plus importante que d’habitude, quand la sculpture est envoyée à une fonderie pour être coulée et finie. Mon mari est fondeur et coule depuis des décennies de très grandes pièces d’art. Aujourd’hui, nous ne coulons plus que nos propres pièces.

Je dirais qu’il faut en général quelques mois pour une pièce de taille courante, à poser sur une table. Le bronze peut être gâché à n’importe quelle étape, même tout à la fin, alors nous franchissons avec beaucoup de soin les étapes du moulage, de la pose des jets de coulée, de l’enrobage, de la coulée, du décochage et de la ciselure. Nous adorons ça, c’est notre choix, et c’est très gratifiant.

Avez-vous (ou avez-vous eu) un animal qui soit la muse de votre travail ?
Oui, j’ai partagé une longue relation avec un poulain devenu un cheval qui a vécu 38 ans. Il est resté étalon pendant 9 ans et a engendré plusieurs anglo-arabes. C’était un arabe nommé Star in Bronze. Je l’appelais « Might », comme Mighty Mouse, je suppose. C’était un alezan cuivré avec une étoile et un peu de blanc sur un paturon.

C’était un grand ami et il a survécu à bien d’autres relations, tant il a vécu longtemps. Je notais ses galops spontanés dans le grand pré où il vivait, surtout une fois devenu âgé. Il a galopé à fond trois jours avant de mourir. C’était une créature saine, énergique, réceptive et intelligente, et un an après sa disparition, j’ai décidé de m’offrir la Coupe du monde de dressage, mon sport préféré, pour célébrer sa mémoire.

C’est là que j’ai découvert que je pouvais encore « voir » le cheval : je n’avais rien oublié, alors que 25 à 30 ans s’étaient écoulés. Je me suis remise à sculpter des chevaux avec le portrait de « Briar & Brink ».

Briar & Brink

Avez-vous des rituels secrets pour vous mettre en condition avant de créer ?
Mon seul secret, c’est d’être fidèle à moi-même, résolument honnête et réaliste dans ma vision des choses, de croire en ce que je perçois et d’assimiler toutes les leçons que la vie m’offre, sans détour ni déni. Sans cela, ma créativité ne me serait pas accessible. C’est la récompense.

Y a-t-il un lieu en particulier qui vous inspire ?
J’aime vraiment le Nord-Ouest Pacifique, où je me sens plus chez moi que n’importe où ailleurs dans le monde. J’ai trouvé ma « place », un refuge qui me correspond, et je suppose que c’est assez important dans l’ensemble.

Je ne suis pas sûre que ce soit l’inspiration directe dont vous parlez, mais si je ne me sentais pas posée et bien dans ma peau et dans mon environnement, je doute que je pourrais travailler. Je suis TELLEMENT RECONNAISSANTE d’être inspirée et d’en être capable.

Je ne peux pas imaginer créer sans la grâce, ce don mystérieux venu de quelque part au-delà.

Tête de cheval rejetée en arrière

Selon vous, quel effet Internet aura-t-il sur l’art en général ?
Internet est un formidable outil de connexion. Mon mari se proclame néo-luddite et je vois qu’il passe à côté de beaucoup d’échanges, dont certains proches et importants. Je peux rester en contact étroit avec des parents et des amis éloignés aussi facilement que s’ils étaient là.

J’aime pouvoir faire des recherches et voir des centaines d’images et d’idées du monde entier. Mes projets associatifs ont gagné en visibilité et en reconnaissance grâce au Web. Je peux repérer des occasions comme les appels à propositions (RFP), et saisir des opportunités qu’il serait impossible d’imaginer autrement. Bien sûr, les ventes vers des endroits lointains fleurissent grâce au Net, impossible de le nier.

Mais je m’inquiète un peu et je me demande si le Net est durable. Difficile à imaginer, nous sommes tellement connectés, n’est-ce pas ? J’ai bien peur de ne pas savoir quel sera son effet global sur l’art. Il peut y avoir des conséquences imprévues, il y en a généralement, je crois. J’espère qu’il ne banalisera pas l’art.

Et sur votre travail, a-t-il eu un effet ?
Comme nous sommes très attachés à notre territoire et à la communauté qui nous entoure, peut-être moins que pour d’autres. Je crois profondément que la communauté locale est le lien humain et le filet de sécurité le meilleur et le plus important auquel nous ayons accès.

Comme quelqu’un l’a dit un jour (je crois que c’était Bill Mollison, le fondateur de la permaculture) : « Assez de net-working ; place au work-netting ». Le networking, c’est ce qu’Internet fait très bien : il recherche les centres d’intérêt communs. Le work-netting, c’est ce qui se passe dans une communauté locale. C’est personnel, varié, intime et inclusif : même l’oncle un peu fou en fait partie.

Je ne dénigre pas Internet, je l’adore, mais je m’interroge sur des considérations que nous aimons ignorer. Trop de libertés et de digressions comportent un danger. Le chaos est un danger.

Le Cheval volant du Kansu

Quelle est votre œuvre préférée ?
J’ai récemment terminé une pièce commencée il y a 34 ans. À l’époque, elle s’appelait le CHEVAL VOLANT DU KANSU, mais entre-temps le K est devenu un G. C’est maintenant le Gansu. Je l’ai copiée pour m’instruire, après avoir été soufflée par sa présentation à San Francisco, à l’exposition des découvertes archéologiques de la République populaire de Chine.

C’était la vedette de l’exposition, et elle est devenue plus tard le symbole du tourisme dans toute la Chine. J’ai fait des croquis, en notant la torsion de la tête du cheval, qui galope et hennit, en équilibre sur un pied sur le dos d’une hirondelle qui lève les yeux, surprise de voir un cheval voler. Je suis en train d’en réaliser le moule et j’ai hâte de voir le résultat en bronze. C’est une source d’inspiration absolue, un chef-d’œuvre.

C’était assez difficile de me plier à cette ancienne façon d’apprendre, en copiant des œuvres de maître. Je ne savais pas à quel point il est difficile de suivre les modèles de quelqu’un d’autre avant de m’y essayer avec deux ou trois pièces : le cheval du Gansu et la Vénus de Willendorf, que j’ai agrandie au passage.

La Vénus est un chef-d’œuvre renversant ! C’est la plus ancienne sculpture humaine en pied connue : elle a près de 30 000 ans !

La vendriez-vous un jour ?
J’ai même un peu peur d’avoir copié le Cheval volant, puisqu’il s’agit clairement d’une image protégée par le droit d’auteur (même si je contesterais volontiers que des pièces antiques soient protégées ; je pense qu’elles nous appartiennent à tous). Mais la réalité est ce qu’elle est : je ne veux pas d’ennuis avec la Chine ! Il faudrait que ce soit une vente privée, je suppose.

Comme le bronze est généralement vendu en éditions, c’est l’une des rares situations où l’on peut avoir le beurre et l’argent du beurre.

Qu’est-ce qui vous passionne d’autre ?
Ces derniers temps, il semble que tout ce que je rencontre me passionne. J’ai tellement d’idées créatives que c’en est franchement ridicule. Maintenant que le temps presse, à 63 ans déjà, je dois abattre une quantité énorme de travail pour m’approcher de tout ce que j’ai prévu.

Heureusement, j’ai acquis une certaine persévérance obstinée pour avancer, alors je continue de travailler, que ce soit à la fonderie, où j’aide à donner notre cours de fonte du bronze, à l’atelier à sculpter, ciseler ou faire des moules, etc., ou à la maison, le soir, à fabriquer des bijoux.

La liberté de travailler, voilà ma bénédiction. Même regarder un film à la télévision est l’occasion de me détendre tout en travaillant.

RISK

Vous travaillez sur quelque chose de nouveau ?
J’ai fini de sculpter une grande commande publique : un portrait en pied, grandeur nature, de Harvey Manning. Nous en sommes maintenant à la partie laborieuse, pour pouvoir l’installer avant l’échéance de septembre : moulage, coulée, soudure des pièces du puzzle, puis retouches pour que tout ait de nouveau l’air juste.

J’ai aussi trouvé un nouvel appel à propositions auquel répondre, parfaitement adapté à un projet que j’avais développé auparavant, alors les perspectives m’enthousiasment. Mais ce qui m’enthousiasme le plus, ce sont plusieurs nouvelles séries de petites sculptures de chevaux (et d’un rhinocéros monté) ! J’ai littéralement hâte de m’y mettre. Elles sont déjà coulées et attendent dehors que la pluie les nettoie doucement pour que je puisse les terminer (scier les jets de coulée, ciseler la surface à la lime, au ciseau, au marteau, etc.). Les séries s’appellent « Galloping Graphics », « Extreme Equipoise » et « RISK ». J’ai hâte !

À suivre

Merci à Sara d’avoir répondu à cette interview et de nous avoir fait découvrir son art. N’hésitez pas à revenir sur son site d’art en bronze pour découvrir ses dernières œuvres.

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Traduit de l’anglais. Lire la version originale