Le cheval dans l’art

L’histoire de Captain, le cheval au cerveau humain – L’histoire de Captain racontée par lui-même

· The Equinest

Captain debout au milieu d’un groupe de personnes
Écrite par George Wharton James, cette histoire est censée être au moins inspirée de faits réels. Cette partie retrace le parcours de l’animal, du point de vue de Captain lui-même. Vraisemblablement écrite aussi par M. James.

Je suis né le 8 juin 1905, dans la ferme du juge J. H. Cartwright, à Oregon, dans l’Illinois. Ma mère s’appelait Robey, et mon père Sidney. Quand j’étais petit poulain, le juge m’appelait Sid Bell. Il venait à l’écurie, m’examinait et énumérait à ses amis ce qu’il appelait mes « points forts », et quand j’étais au pré, courant de-ci de-là, lançant des ruades et m’amusant comme un fou, il restait à me regarder, apparemment plongé dans une intense réflexion. Un jour, le palefrenier m’attacha au flanc de ma mère, et le juge la mena sur la route, et il parut très content de la façon dont je trottais à côté. Jour après jour il recommença, pendant longtemps, me faisant aller de plus en plus vite, jusqu’à ce que je l’entende, lui et d’autres gens, dire que j’allais devenir un ambleur très rapide. Mes poumons se développèrent avec l’exercice ; mes muscles devinrent forts et fermes ; mes yeux étaient brillants et clairs ; j’avais un solide appétit et savourais chaque bouchée, et chaque jour, quand on me lâchait au pré, je galopais en tous sens, aussi fier, heureux, plein de vie et d’entrain que jamais jeune cheval le fut dans le vaste monde.

Un jour, le juge m’emmena sur ce qu’on appelait une « piste ». C’était un ovale lisse, pas très large, aménagé uniquement pour y mener les chevaux. On attacha derrière moi une petite voiture légère, à peine assez grande pour que mon palefrenier puisse s’y asseoir, puis il me fit faire le tour de cette piste aussi vite que je le pouvais. Bien sûr, il me laissa d’abord aller doucement, jusqu’à ce que je sois – comme il disait – « échauffé », puis il disait : « Allez, Sid Bell. Vas-y ! » et faisait ce claquement de langue particulier que font les hommes quand ils veulent qu’un cheval se dépêche, et j’amblais devant aussi vite que je le savais.

Le juge venait assister aux séances presque tous les jours et donnait des conseils à mon palefrenier. Certains jours, il était très fier de moi et se vantait, et d’autres fois, il était un peu moins satisfait. Mais un jour, alors que je me sentais particulièrement en forme et que j’avais fait le tour de la piste à vive allure, je l’entendis dire : « Il fera l’affaire ! Cette fois, il l’a fait en 2:16 », ce qui, comme je l’appris par la suite, signifiait que j’avais amblé un mile en deux minutes et seize secondes, et que c’était considéré comme très rapide pour un poulain de deux ans.

Quand j’eus près de trois ans, le juge me vendit à M. W. A. Sigsbee, de Chicago. Ma mère m’avait dit, un jour que M. Sigsbee était venu à la piste me regarder ambler, qu’il était un grand dresseur d’animaux, connu dans tout le pays sous le nom de capitaine Sigsbee. J’entendis le capitaine dire : « C’est une beauté. Son action est superbe », et quand on m’amena là où lui et le juge se tenaient, il répéta ces propos et bien d’autres commentaires, tous de nature à donner à un jeune cheval comme moi une haute opinion de lui-même, si bien que je le regardai et lui fis savoir par mes yeux que j’aimais qu’il parle ainsi de moi. Puis il se mit à parler de mon « air intelligent » et, tout à coup, il s’exclama avec beaucoup d’emphase : « Juge, il me faut ce poulain. Je veux le dresser et en faire le cheval le plus connu du monde. » Le juge ne sembla pas beaucoup aimer cette idée, au début. Il dit qu’il m’avait entraîné pour la piste et qu’il n’avait pas l’intention de se séparer de moi, mais le capitaine Sigsbee insista si fortement sur le fait qu’il vaudrait bien mieux pour moi d’être tenu à l’écart de la piste, de recevoir un dressage spécial et d’être ensuite envoyé à travers le pays comme cheval instruit, qu’il finit par consentir à me vendre.

Ma mère fut très triste de me voir partir loin d’elle, et j’étais triste de partir, mais elle sembla trouver beaucoup de réconfort dans le fait que je ne serais plus sur la piste ; j’aurais une vie bien moins éprouvante que les courses, et l’éducation que mon nouveau propriétaire souhaitait me donner me serait aussi très profitable à d’autres égards.

Le capitaine Sigsbee m’emmena donc à Chicago. Et mon Dieu ! quelle ville bruyante et agitée c’était. Comme c’était différent de la campagne tranquille où j’étais né et où j’avais jusque-là passé ma vie. Et les odeurs ! Eh bien, je crois que j’ai senti plus d’odeurs horribles en une seule journée là-bas que dans toute ma vie d’avant. De même pour les bruits. Les gens pensent que les chevaux se moquent des odeurs et des bruits. Vraiment ? Je sursautais et j’étais nerveux tout le temps, avec ces bruits nouveaux et affreux qui semblaient se ruer sur moi de toutes parts. Les tramways, grondant, fonçant, et leur cloche qui tintait ; les automobiles klaxonnant à mes oreilles ; les chariots roulant avec fracas sur les pavés ; les hommes qui criaient ; les femmes et les filles qui parlaient d’une voix aiguë ; les bébés qui braillaient ; les policiers qui sifflaient aux carrefours ; les vendeurs de journaux qui criaient leurs titres ; les mendiants qui tournaient la manivelle de leurs pitoyables petits orgues ; et mille autres bruits, dont beaucoup que je n’avais jamais entendus. Comme nous traversions une des rues ou avenues, un nouveau bruit fondit sur moi, aussi vite qu’une automobile, mais il était au-dessus de ma tête. Je levai les yeux, mais ne vis rien qu’une charpente à claire-voie au-dessus de moi, et le bruit était assez fort pour qu’on le sente. Il se rapprochait, jusqu’à ce qu’avec un fracas et un rugissement il parût me tomber dessus, et je me cabrai, me débattis et poussai même des cris de terreur. Puis, en un instant, ce bruit féroce disparut et diminua peu à peu. Mais dans une autre rue, je vécus la même expérience. Le capitaine me parla d’une voix calme et apaisante et me dit que je n’avais pas à avoir peur, que ce n’était « que le métro aérien », mais je ne savais pas alors ce qu’il voulait dire. Bien sûr, j’ai tout appris là-dessus par la suite, et je n’ai plus eu peur.

À l’écurie de dressage, j’avais un beau grand box, le sol couvert de foin propre et odorant, où je pouvais me coucher et me reposer quand j’en avais envie. Mon nouveau propriétaire était très bon avec moi. Il venait me voir plusieurs fois par jour, amenait ses amis et leur disait combien il était fier de moi. Il m’apportait toujours une pomme, une carotte, un morceau de sucre ou quelque chose que j’aimais, et je guettai bientôt sa venue. J’appris à l’aimer. Mais je n’aimais pas être laissé seul dans cet endroit étrange, avec tant d’odeurs et de bruits désagréables autour de moi. Quand il s’en allait, j’essayais de le supplier de ne pas partir. Je venais « lui mettre le nez dessus » et j’essayais même de le retenir, mais il se contentait de me traiter de « petit malin » et se dégageait. Alors je hennissais et je grattais, grattais, si bien que j’étais sûr que s’il avait eu un peu de vrai bon sens de cheval, il aurait su ce que je voulais dire, et que je le lui disais si clairement que même un mulet ou un âne aurait compris que je ne voulais pas qu’il me laisse seul. Mais, pauvre créature, ce n’était qu’un homme, et il n’avait pas le bon sens d’un cheval, alors on me laissait là. Quand il revenait, je lui montrais, par ma joie et la sincérité de mon accueil, combien j’étais heureux de sa venue.

Un jour, pendant son absence, des hommes grossiers et bruyants se mirent à se quereller devant l’écurie ; ils se battirent, jurèrent et firent un vacarme épouvantable. L’un d’eux tira un coup de fusil ou de revolver sur l’autre, et le tumulte fut terrible. J’étais affreusement effrayé, et quand le capitaine arriva, peu après, j’étais couvert de l’écume de la sueur qui avait ruisselé de moi tant j’avais eu peur.

« Mon Dieu, mon Dieu ! » s’exclama-t-il dès qu’il me vit, « cela ne peut pas continuer. Le pauvre petit est presque mort de peur. Je ne le laisserai plus jamais seul. »

Comme j’étais heureux d’entendre cela. Je l’embrassai, exactement comme j’avais appris à embrasser ma mère, et j’essayai de lui montrer ma gratitude. Il tint parole, et le soir même il m’amena un palefrenier, qu’il appelait Chili. Il dit à Chili qu’il ne devait jamais me quitter, ni de jour ni de nuit. Il devait être mon compagnon et mon gardien. Il ne devait pas essayer de m’apprendre quoi que ce soit, ni rien de ce genre, mais simplement veiller à ce que j’aie du foin et de l’eau en abondance, mon avoine à heures régulières, une litière abondante pour dormir, à ce que je sois toujours parfaitement propre, mon écurie également propre et saine, et rester avec moi tout le temps. Ce fut un grand réconfort pour moi. Peu de gens peuvent savoir à quel point, car je crois vraiment, maintenant que je suis plus âgé, que les chevaux sont bien plus craintifs et timides encore que les femmes, et les poulains que les bébés. Nous sommes une bande d’affreux peureux. C’est dommage, mais c’est ainsi !

À ce moment-là, le capitaine Sigsbee avait décidé que je conviendrais parfaitement à son projet, aussi me donna-t-il son propre nom, afin que tout le monde sache que j’étais son cheval. Il était connu dans tout le pays sous le nom de capitaine Sigsbee, et si je portais son nom, des centaines de milliers de gens sauraient, dès qu’ils l’entendraient, qui m’avait dressé.

Mais il ne m’appelait jamais « Captain » quand il me rendait visite à l’écurie ; et il n’a jamais permis à Chili de m’appeler « Captain ». J’étais toujours « Boy ! », sauf quand il m’instruisait. Voyez-vous, il y avait une raison à cela. Quand il disait « Captain », j’appris vite que nous étions à l’école et que je devais me consacrer strictement au travail ; le reste du temps, je faisais ce que je voulais, mais quand nous commencions le « travail », je découvris que je devais tout prendre au sérieux, faire exactement ce qu’on me disait, et m’appliquer à mes leçons en m’efforçant d’apprendre ce qu’on m’enseignait. Sinon, je n’obtenais pas les carottes, pommes, sucre ou bonbons que j’attendais.

Chili dormait dans le box voisin du mien, et on me laissait généralement libre, et comme il n’y avait ni portes ni barreaux, je pouvais aller voir s’il était là à tout moment, si je me sentais nerveux ou effrayé. Un matin, il ne se leva pas pour me nourrir à l’heure habituelle – 6 heures – et j’attendis jusqu’à avoir bien faim. Puis je décidai d’aller voir ce qui se passait. Il dormait encore à poings fermés, alors je penchai la tête au-dessus de lui et lui frottai le visage avec mon nez. Cela le réveilla aussitôt, et il bondit et me nourrit. Il rit, me tapota, me traita de drôle de bonhomme et dit que j’étais un cheval futé ; aussi, la fois suivante où il ne se leva pas pour me nourrir, je n’attendis pas, mais allai droit à son lit de camp et recommençai. Je le fis plusieurs fois, et j’obtins toujours ma ration sur-le-champ, mais un matin, après que j’eus réveillé Chili, il a dû se rendormir. Comme il ne venait pas avec mon avoine, je fis le tour pour voir ce qui se passait, et le voilà de nouveau profondément endormi, les couvertures tirées par-dessus la tête. Je me sentis un peu fâché contre lui de me négliger ainsi, alors je saisis simplement les draps, leur donnai une secousse et les tirai jusqu’au pied du lit, ou presque.

Mon Dieu ! mon Dieu ! comme il sauta ! Il fut hors de ce lit en un éclair – mais il rit et dit qu’il n’y avait pas moyen de me battre, qu’il devrait s’avouer vaincu. Je ne savais pas trop ce qu’il voulait dire à l’époque, mais j’avais retenu une bonne leçon, car depuis lors je ne perds plus de temps à réveiller mon palefrenier, et s’il ne m’apporte pas ma ration à l’heure, je vais lui arracher ses couvertures, et j’obtiens mon avoine sans plus attendre, même si parfois, après m’avoir donné mon petit déjeuner, il retourne se coucher et fait un autre somme. Chili et moi devînmes vite bons amis, mais cela ne m’enleva pas mon affection pour mon maître. J’étais toujours heureux de le voir. Il venait me parler – langage d’homme, bien sûr – mais j’appris vite à comprendre une bonne partie de ce qu’il disait, et j’étais toujours attentif – enfin, peut-être, pour être tout à fait honnête, je ferais mieux de dire presque toujours – car il ne manquait jamais, quand je l’étais, de me donner quelque friandise que j’appréciais beaucoup. De toutes, c’était le sucre que je préférais, mais il dit que trop de sucre n’est pas bon pour moi, alors je n’en ai jamais tout à fait autant que je le voudrais.

Pendant tout ce temps, on m’instruisait. On m’apprit à compter avec mes pieds, à choisir des chiffres et des couleurs, et à faire la différence entre les hommes, les femmes, les garçons et les filles. J’appris à additionner des nombres, à dire Oui et Non, à embrasser mon maître, à m’asseoir sur une chaise, et même sur ses genoux, sans lui faire mal, à rendre la monnaie sur une caisse enregistreuse, à jouer des airs sur le carillon, et bien d’autres choses.

Mon maître fut toujours bon et gentil avec moi pendant qu’il m’instruisait. Il ne s’impatientait jamais, il s’arrêtait de temps en temps pour me laisser me reposer, et il me donnait toujours quelque chose de bon à manger quand je réussissais bien. Aussi, quand je regardais par la fenêtre de mon écurie et voyais d’autres chevaux traîner de lourdes charges, parfois menés à vive allure par des garçons livreurs, par temps chaud, jusqu’à ce qu’ils ruissellent de sueur, ou en hiver, dehors dans la neige ou là où les rues étaient si glissantes qu’ils tombaient ; j’entendais souvent leurs conducteurs leur crier dessus brutalement et tenir un langage grossier, et je les ai vus fouetter cruellement leurs pauvres bêtes, et alors je savais combien j’étais mieux loti qu’eux, et cela me rendait très reconnaissant envers mon bon maître.

Il me parlait toujours gentiment pendant qu’il me dressait ; il me disait que si j’étais sage et apprenais mes leçons, les gens viendraient me voir, qu’ils m’aimeraient, et que lui, ma maîtresse et Chili seraient très fiers de moi. Il me parla de certains garçons et filles qui allaient à l’école mais refusaient d’apprendre leurs leçons, et de la misère et du malheur qui en résultaient souvent pour eux. Aussi devins-je de plus en plus désireux d’apprendre, car bien que je ne fusse qu’un cheval, je voulais que les gens m’aiment, pensent du bien de moi et disent de belles choses à mon sujet.

Pendant cinq années entières, mon maître me garda à l’école. Chaque jour, il venait à mon écurie, ou m’emmenait dans la cour, pour me donner mes leçons. Je suppose que j’apprenais lentement, et qu’il fallait beaucoup de patience pour me faire retenir, car je n’étais qu’un cheval – pas un garçon ou une fille doté d’une intelligence humaine. Nous devions repasser les mêmes leçons des dizaines, des centaines de fois, jusqu’à ce que je les sache par cœur. Mais mon maître resta bon tout du long, me parla rarement avec colère, et ne me fouetta jamais, bien qu’il gardât à la main une petite badine avec laquelle il me donnait un doux rappel à l’ordre, de temps en temps, quand j’étais enclin à être un peu plus folâtre que d’habitude.

Un jour, il vint me trouver et me dit : « Maintenant, Captain, toi et moi allons voyager et voir le monde. Sais-tu pourquoi je t’ai instruit ? Je vais permettre aux gens de tout le pays de te voir, et de voir ce que tu sais faire, afin qu’ils ne puissent plus dire en toute honnêteté qu’un cheval n’a pas d’intelligence. Chili viendra avec nous. Quand nous serons dans les trains, il restera dans ton box et voyagera avec toi, et quand nous nous arrêterons quelque part pour “donner le spectacle”, il passera ses nuits avec toi, comme il l’a toujours fait. »

Pensez donc, quelle nouvelle pour un cheval ! Comme je dressai les oreilles ! Comme j’attendais avec impatience le jour du départ !

Enfin le grand jour arriva. Un bon nombre de gens vinrent nous voir partir. Chili me conduisit de mon écurie à ce qu’il appelait un wagon couvert, à la gare. Il avait les extrémités et les côtés matelassés, de sorte que, lorsque le train cahotait pendant les manœuvres, ou au départ ou à l’arrêt du train, je ne puisse pas me blesser. J’avoue volontiers que je n’aimais pas l’idée d’entrer dans le wagon au début, et mon maître comme Chili durent me persuader avant que j’y entre.

Quand le train démarra, je n’aimai pas cela du tout, et je fus inquiet pendant quelques jours chaque fois que nous étions dans le train, mais Chili était toujours là, et il me répétait qu’il n’y avait rien à craindre ; aussi, comme j’avais appris à lui faire confiance, je cessai bientôt de m’inquiéter, et je ne me suis plus jamais inquiété depuis. Certains me disent qu’à cet égard j’ai appris à être plus sage que bien des humains, qui devraient savoir que s’inquiéter ne sert à rien et qui pourtant continuent de le faire. Comme je plains ces gens de ne pas avoir un petit peu de simple bon sens de cheval.

Peu à peu, au fil du voyage, j’appris à regarder par la fenêtre et à voir ce qu’il y avait dehors. Que de choses merveilleuses j’ai vues. Bien sûr, nous nous arrêtions sans cesse, parfois pour une semaine, puis pour un jour ou deux seulement, et nous donnions des représentations tout le temps, les gens venant en grand nombre me voir. Ils se demandaient tous comment mon bon maître avait réussi à me dresser et à m’instruire si bien. Puis parfois ils s’approchaient et me caressaient, et les filles et les femmes, et même les garçons et les hommes, m’embrassaient sur le nez et me disaient des choses si gentilles et flatteuses. J’y prenais énormément de plaisir, car j’aime que les gens m’aiment. Et bien sûr, mon maître n’oubliait jamais de me donner une carotte, ou une pomme, ou un biscuit, quand je réussissais bien, si bien qu’il disait que je devenais « plus gras et plus effronté chaque jour ».

Ma toute première apparition et représentation publique eut lieu dans le hall du Sherman House, à Chicago, en août 1913, lors de la Convention des ingénieurs. De là, j’allai au Great Northern Hippodrome, où je restai une semaine entière. Puis nous partîmes faire le circuit complet des Miles Theaters, en partant de Chicago pour aller à New York par un chemin et revenir à Chicago par un autre. J’y pris beaucoup de plaisir, et me fis beaucoup d’amis lors de cette première tournée.

Quand nous revînmes à Chicago, c’était la fin de l’automne 1914, et mon maître me dit que nous n’allions plus travailler en public pendant plusieurs mois, car il voulait me préparer pour l’Exposition internationale Panama-Pacifique de San Francisco, qui devait ouvrir le 20 février 1915. Ce grand nom si long me rendit nerveux au début – je me demandais ce qu’il signifiait. Mais en écoutant mon maître et Chili discuter, j’appris bientôt que c’était un grand et merveilleux « spectacle », en l’honneur de l’achèvement du canal de Panama qui réunissait les océans Atlantique et Pacifique, et qu’on l’appelait « internationale » parce que toutes les nations de la terre étaient invitées à y participer.

Plus tard, j’appris qu’il devait y avoir des bâtiments magnifiques, plus grands que tous ceux que j’avais jamais vus, même à Chicago et à New York, des palais de la Musique, de l’Éducation, des Beaux-Arts, des Mines, des Industries domestiques, des Industries étrangères, des Arts libéraux, de l’Électricité, du Génie et des Produits alimentaires, et qu’en plus, tous les pays participants auraient leurs propres bâtiments. Puis il devait y avoir des cours magnifiques, des fontaines, des arcs, des colonnes, des dômes, des statues, des bas-reliefs, des bassins, des jardins fleuris et des arbres, et la nuit, des projecteurs, des feux d’artifice, des jeux de vapeur et des illuminations plus belles que tout ce que les hommes avaient jamais vu de ce genre. Aussi, bien que je ne fusse qu’un cheval, j’avais hâte d’aller voir tout cela.

Puis Chili me dit qu’il devait y avoir toute une longue rue consacrée aux plaisirs et aux divertissements, qu’on appellerait la ZONE, et que c’est là que nous nous produirions. Il devait y avoir une merveilleuse exposition montrant l’aspect et le fonctionnement du canal de Panama, des villages de peuples étranges venus du monde entier, des spectacles de cow-boys, des camps miniers, une représentation des sept jours de la Création, et de la bataille de Gettysburg, le voyage du capitaine Scott au pôle Sud, le combat des dreadnoughts et des sous-marins, une couveuse pour bébés – des bébés humains, notez bien, les plus minuscules petits humains que vous ayez jamais vus –, le Grand Canyon, le village des Indiens Pueblos, le parc national de Yellowstone, les rues du Caire, Toyland, la ville japonaise, et bien d’autres dont je ne me souviens plus à présent. Nous devions donner notre spectacle en plein sur la Zone, et être l’une de ces nombreuses attractions merveilleuses et prodigieuses. Plus j’en entendais parler, plus j’avais hâte d’y aller, et pourtant je me demandais beaucoup si je serais aussi attirant pour la foule, parmi tant d’autres choses intéressantes, que je l’avais été là où il n’y en avait pas autant. Mais mon maître et Chili semblaient satisfaits, alors je m’en tins à ma devise : « Cesse de t’inquiéter ».

Jour après jour, nous répétions mon numéro et revoyions mes leçons, jusqu’à ce que mon maître dise que j’étais « parfait, à coup sûr ». Cela me fit plaisir. Puis un jour, j’entendis le maître dire à Chili d’aller vérifier que ses ordres concernant le wagon étaient exécutés, et j’appris alors qu’on avait commandé le wagon qui devait m’emmener à San Francisco, et que les ouvriers étaient occupés à le matelasser et à le rendre confortable pour moi comme pour Chili. Quand tout fut prêt et que beaucoup de foin et de grain eurent été mis dans le wagon, Chili me fit monter à bord, et nous partîmes le soir même. Nous traversâmes les plaines de l’Illinois et de l’Iowa, puis le Nebraska et le Wyoming, l’Utah et le Nevada. Que de paysages différents de tout ce que j’avais vu jusque-là. Quand nous atteignîmes les montagnes, je les trouvai merveilleuses, et comme j’appréciai le trajet, lorsque nous dévalâmes de Summit à Cheyenne. À Reno, nous commençâmes l’ascension de la Sierra, et Chili dit que nous étions en Californie. J’avais entendu dire que c’était un pays de soleil, de fleurs, d’oiseaux et de fruits, mais nous étions dans une région de rochers et de montagnes, de précipices et de canyons, de neige et de glace, et bien qu’il y eût beaucoup de beaux arbres, je ne voyais pas une seule fleur. Quand Chili m’apportait, de l’un des torrents, plusieurs fois par jour, un seau d’eau à boire, elle était plus froide que toute eau de puits qu’on m’eût jamais donnée de ma vie. Mon Dieu ! comme elle me faisait mal aux dents. Mais elle était si douce et si bonne, comme si les vents de Dieu avaient soufflé dessus pendant des mois, lui apportant fraîcheur et douceur et la remplissant de leurs délices.

Dès que nous eûmes atteint le sommet, nous commençâmes à descendre, descendre, descendre vers les basses terres, et bien avant que nous ayons quitté la neige, je pouvais sentir la douce odeur de la fléole, du trèfle et de la luzerne en pleine pousse, et même des fleurs des arbres fruitiers, et quand nous atteignîmes Auburn, Newcastle et bien d’autres villes là-haut, nous étions dans la vraie Californie que j’avais toujours imaginée. Alouettes et grives, linottes et oiseaux moqueurs, bruants chanteurs et fauvettes étaient là par milliers, chantant des chants comme je n’en avais jamais entendu, et des fleurs ! Il y avait des fleurs de mille sortes, toutes nouvelles pour moi, se frayant un chemin à travers l’herbe verte ; et quant aux arbres fruitiers, bien qu’on fût au début de février, il y en avait des milliers déjà en fleurs, aussi doux, parfumés et beaux qu’un jardin d’Éden.

C’est le 14 février 1915 que nous arrivâmes à San Francisco. Là, Chili me conduisit dans une confortable écurie de louage, où je restai jusqu’au 17 mars. Cela tenait au fait que le théâtre que mon maître faisait construire pour nos représentations ne fut achevé qu’à cette date. À l’arrière se trouvaient une belle écurie et un box à mon usage, où Chili pouvait aussi dormir.

Bien que nous ayons commencé avec un mois de retard, nous rattrapâmes vite le temps perdu. Les gens vinrent par centaines, puis par milliers. Ils me caressaient et riaient de mes tours, surtout quand je me sentais en forme et arrivais en courant sur l’estrade, lançant des ruades et m’amusant comme un fou. Les femmes m’appelaient « mon chou » et « mon trésor », les hommes disaient que j’étais « remarquable », « une merveille » et « un prodige », et les garçons disaient que j’étais « épatant » et « du tonnerre ». En tout cas, ceux qui me voyaient désigner les jolies dames et les beaux messieurs, trier les couleurs, additionner, soustraire, multiplier, rendre la monnaie sur la caisse enregistreuse, pomper, faire le tire-bouchon, le cheval à bascule, m’asseoir sur les genoux de mon maître, jouer du carillon et faire mes diverses démonstrations de pensée, de mémoire et de raison, repartaient et répandaient ma renommée. Mon maître, bien sûr, en était très heureux, car chaque jour les recettes augmentaient. Mais, à mesure que les gens venaient plus nombreux, je devais donner des représentations plus souvent, et je commençai bientôt à penser que j’étais surmené. Mon maître ne le pensait pas, mais il ne se rendait pas compte à quel point j’étais fatigué. J’essayai de le lui dire, du mieux que je savais, mais il ne semblait pas y prêter attention, et je commençais à sentir qu’il aimait l’argent plus qu’il ne m’aimait. Mais pendant tout ce temps, il m’observait de très près, et un jour, alors que j’étais bien fatigué, il ne me fit pas donner autant de représentations. Et puis, il y avait autre chose qui me tracassait. Si j’aimais Chili très tendrement, car il était toujours bon avec moi, il n’était plus, je ne sais pourquoi, aussi soigneux et attentif à mes besoins à San Francisco qu’il l’avait été jusque-là. Je me mis à l’observer et constatai qu’il rentrait tard, très souvent, et je vis bientôt qu’il fréquentait de mauvaises compagnies. Dès que mon maître s’en aperçut, il le renvoya et me trouva un nouveau palefrenier. C’est un « gentleman de couleur » – un vrai gentleman noir, du Sud, qui s’y connaît parfaitement en beaux chevaux, et qui s’appelle Jasper, et nous nous sommes vite beaucoup attachés l’un à l’autre.

C’est à peu près à cette époque qu’une jolie petite femme s’approcha tout droit de mon box et me dit, en me donnant du sucre : « Quelle belle créature tu es. J’ai regardé ton numéro. Tu es merveilleux. J’ai peur qu’on te fasse trop travailler. Il te faudrait quelqu’un pour t’aider. Je vais demander au capitaine Sigsbee s’il ne veut pas me laisser venir te relayer. »

Je dressai les oreilles à ces mots et observai et écoutai très attentivement quand elle alla trouver mon maître. J’appris alors qu’elle s’appelait Madame Ellis, et elle dit qu’elle était liseuse de pensées et télépathe. Elle expliqua qu’elle m’avait regardé donner la partie à l’aveugle de mon spectacle avec le plus grand intérêt, et qu’elle était bien convaincue que je comprenais chaque mot qu’on me disait. Puis vinrent les mots qui faillirent me faire danser de joie, car elle dit : « Capitaine Sigsbee, je donne un spectacle à l’aveugle qui irait merveilleusement bien avec l’exhibition de votre Captain, et qui lui laisserait en même temps tout le loisir de se reposer et de bien souffler entre les représentations. »

Mon bon maître sembla aussi content que moi, car il conclut immédiatement l’arrangement avec M. Ellis, et dès le lendemain, Madame Ellis parut sur mon estrade. Personne ne saura jamais à quel point je fus intéressé par sa première représentation. Je suivais chacun de ses mouvements, car quand ils voulurent que j’aille à mon écurie me reposer pendant qu’elle se produisait, je leur montrai clairement que je ne voulais pas y aller et n’en avais pas l’intention. Je restai là et vis toute la représentation, et je ne puis dire qu’une chose : si Madame Ellis est aussi contente de ce que je fais que je le suis de ce qu’elle fait, alors c’est une femme très contente.

Nous devînmes les meilleurs et les plus chers amis du monde, et le sommes restés depuis, car quand un cheval donne son amitié, il n’est pas comme certains êtres humains que j’ai vus, inconstants et infidèles, mais il est constant et fidèle. Nous n’avons jamais eu l’ombre d’une querelle, et il n’y a pas la moindre jalousie entre nous. Elle est aussi fière de mes triomphes et de mes succès que je le suis des siens. Et on me dit qu’en matière de recettes, Madame Ellis et moi avons gagné plus que n’importe quel autre spectacle de la Zone, sans même excepter le merveilleux canal de Panama et le tableau de Stella.

Un très grand nombre de personnalités en vue vinrent nous voir pendant notre séjour à San Francisco. M. C. C. Moore, président de l’Exposition, et Mme Moore, ainsi que le maire Rolfe et son épouse, et des milliers d’autres venus du monde entier, de même que les habitants de San Francisco, devinrent mes bons amis. Après mon départ, le président Moore écrivit à mon maître la lettre suivante, que je suis fier de faire lire aux gens :

EXPOSITION INTERNATIONALE PANAMA-PACIFIQUE, 1915

San Francisco, Californie

Bureau du Président

Le 6 octobre 1916.

Capitaine W. A. Sigsbee.

Cher Monsieur, j’ai le plaisir de vous faire savoir combien j’ai apprécié le numéro de votre cheval « Captain » à l’Exposition internationale Panama-Pacifique, que j’ai vu à plusieurs reprises. Le numéro de cet animal d’une grande intelligence a été une grande attraction pour les visiteurs de l’Exposition.

Bien sincèrement vôtre,

Chas. C. Moore, Président.

Quand l’Exposition de San Francisco ferma, mon maître et Jasper m’emmenèrent à Venice, dans le sud de la Californie, où nous restâmes jusqu’au 18 mars 1916, date à laquelle nous partîmes pour l’Exposition internationale Panama-Californie, à San Diego. Bien sûr, il n’y avait rien de comparable au grand nombre de gens qu’il y avait à San Francisco, mais nous nous fîmes beaucoup de bons amis et eûmes quelques publics nombreux. Parmi ceux que j’estime le plus figurent le président G. Aubrey Davidson, son épouse et leurs enfants ; M. H. J. Penfold, le secrétaire, et tous les officiels. Ils venaient tous me caresser dès que l’occasion se présentait, et bon nombre des hommes et des femmes les plus en vue de la ville semblaient heureux de se dire mes amis. Mais j’avoue volontiers que j’ai quelques amis très particuliers, et l’un d’eux est la grande cantatrice Ellen Beach Yaw. Pendant qu’elle chantait à l’Exposition de San Francisco, elle venait souvent me voir et s’attacha beaucoup à moi, comme moi à elle, et là-bas comme à San Diego, elle chantait pour moi. Certains pensent que je ne comprends pas la musique, malgré les différents airs que je joue avec exactitude sur le carillon, mais mon maître et Jasper savent tous deux que, lorsque je suis nerveux et fatigué ou, au contraire, folâtre et fringant, je suis toujours heureux de rester dans une quiétude et un repos parfaits quand ma chère Miss Yaw vient chanter pour moi. Dès qu’elle lève la main et me regarde, je sais qu’elle va déverser un chant suave qui me ravira, alors j’écoute de toute mon attention. Et elle n’a jamais à attendre ma reconnaissance. Je vais droit à elle et l’embrasse pour la remercier de son chant dès qu’elle a fini de chanter.

Il y a autre chose que j’apprécie énormément. Tout autant que la musique, j’aime sortir et rester au soleil. Je crois que l’un de mes lointains ancêtres a dû vivre dans un pays désertique où le soleil brillait tout le temps, et l’aimer, car je ne suis jamais aussi heureux que lorsque Jasper me permet de sortir et de me tenir là où les rayons du soleil tombent droit sur mon dos. C’est si agréable, et cela m’apaise tant que j’aime en profiter et m’endormir en en profitant. Et si on me le permettait, je sortirais me rouler au soleil, puis je me coucherais, comme un chat devant le feu, me délectant de la chaleur et m’endormant sous son influence.

Parfois, les gens se demandent comment je fais connaître mes désirs, vu que je ne peux pas parler. Avec mon maître et Jasper, j’ai rarement de difficulté, car en grattant ou en hennissant j’attire leur attention, et il y a alors bien des choses dont j’ai besoin et sur lesquelles ils m’interrogent rapidement. S’ils pensent que je veux de l’eau, ils demandent : « De l’eau ? » Si j’en veux, je hoche la tête ; sinon, je la secoue. Et de même pour sortir, me détacher, me donner plus d’air – car j’aime avoir beaucoup d’air frais – ou tout autre chose que je puisse désirer.

Il y a des gens qui pensent que je n’aime pas donner des représentations. Je ne sais vraiment pas pourquoi, sinon que je me fatigue un peu de temps en temps, et que parfois mon maître veut que je sois calme et sage alors que je me sens fringant et folâtre et que j’ai envie de lancer des ruades. Je me sens toujours mieux quand je suis occupé, et je me souviens d’un jour à San Francisco, où nous avions donné dix-neuf représentations : j’étais si plein d’entrain et de gaieté quand nous eûmes fini que Jasper dut se montrer assez sévère avec moi avant que je ne me calme.

Autre chose qui m’amuse. Les gens demandent souvent si je mange jamais autre chose que de l’avoine, du foin et des choses de ce genre. Cela m’amuse parce que j’aime tout, exactement comme la plupart des garçons et des filles en bonne santé. Je mange des tartines de beurre – et je les aime avec de la confiture, du sucre ou du miel –, des œufs durs, des noix, et toutes sortes de fruits, crus, cuits ou en conserve. Les bonbons, j’en raffole, et les légumes sont un changement bienvenu. Je peux les manger crus ou cuits, chauds ou froids, et je n’ai rien contre la laitue dans les sandwichs.

Des sandwichs ? Bien sûr que j’en mange : au jambon, au bœuf, au poulet ou à la langue, avec ou sans moutarde. Et rien que j’aime mieux, parfois, qu’un os de jambon à ronger. Parfois Prince – le chien de Jasper – en apporte un et le partage avec moi, et je m’en régale énormément.

Mais l’une de mes gourmandises préférées, c’est le gâteau. Ma chère maîtresse, Mme Sigsbee, l’a découvert il y a longtemps, et chaque fois qu’elle veut me faire particulièrement plaisir, elle me fait un gâteau. Mon Dieu ! mon Dieu ! C’est une excellente pâtissière. Un jour, elle avait fait un grand gâteau pour une fête. Je crois que c’était l’anniversaire du Maître, et ils avaient invité beaucoup d’amis. Ce jour-là, le Maître me détacha de l’écurie et m’envoya à la maison voir la Maîtresse. Il le fait parfois, et me fait confiance pour y aller directement. C’est ce que je fis cette fois-là, et quand j’arrivai dans la cour, j’allai droit à la fenêtre de la cuisine, qui était ouverte et par laquelle s’échappait une odeur délicieuse. Juste là, sur la table, se trouvait le gâteau. C’était lui qui sentait si bon. J’en approchai le nez et cela me mit l’eau à la bouche. Il n’y avait personne pour me dire de ne pas le faire, alors je mordis tout simplement en plein milieu, pris une grosse bouchée, et elle – comme disent les garçons – « est tombée au bon endroit ». Le problème, c’est que cette première bouchée m’ouvrit l’appétit, et j’avais fait un assez gros trou dans ce gâteau quand la Maîtresse entra et découvrit ce que j’avais fait. Elle me chassa, mais se mit à rire si fort que, lorsque le Maître accourut en réponse à son appel, elle pouvait à peine parler. Elle ne pouvait que montrer du doigt le gâteau, puis moi. J’étais là, avec des miettes de gâteau et de la confiture ou de la gelée partout sur le nez et dans les moustaches, et la Maîtresse parvint enfin à articuler, entre deux rires : « Captain fête ton anniversaire. Lui aussi, il aime le gâteau ! »

Au début, le Maître fut tenté de se fâcher, mais la Maîtresse le désarma par son rire et dit : pourquoi n’aimerais-je pas le gâteau d’anniversaire autant que lui ? Elle en ferait un autre, et même si elle ne pouvait pas, elle en achèterait un. Puis elle rangea le reste du gâteau, et chaque jour pendant une semaine encore, j’eus de nouveau l’occasion de fêter l’anniversaire du Maître.

Est-ce qu’il m’arrive d’avoir mauvais caractère ?

Je crois pouvoir répondre en toute honnêteté que je ne montre pas d’humeur très souvent. Je dois avouer, cependant, que de temps à autre je ne suis pas aussi bien disposé qu’à l’ordinaire. Parfois je me sens un peu de mauvais poil, et alors je fais des miennes exactement comme un garçon ou une fille désobéissante. Je veux que mon Maître expédie mon numéro et me laisse partir, et je cafouille, je trébuche et je fais précisément ce que je ne devrais pas faire. Quand je suis dans cet état et que je dois choisir les couleurs, je saisis l’étoffe avec hargne, et parfois je prends délibérément la mauvaise, ou je claque le tiroir de la caisse enregistreuse, et quand vient le moment de jouer du carillon, c’est trop drôle, la façon dont je me surprends à agir. Quand j’arrive aux dernières notes, je les frappe l’une après l’autre aussi vite que je peux, puis je cours autour de la scène pour montrer au Maître que j’ai hâte de m’en aller. Je suppose que les garçons et les filles sont parfois comme cela à l’école. En tout cas, c’est ce que disent le Maître et certaines des personnes qui viennent me voir, et je le crois volontiers, car il n’y a pas tant de différence entre mes actions et celles des garçons et des filles, si seulement les gens pouvaient les comprendre correctement.

Un jour, Jasper apporta un pigeon dans l’écurie. Je l’entendis dire qu’une dame le lui avait donné. Nous devînmes vite les meilleurs amis du monde. Le pigeon roucoulait pour moi et venait sur mon râtelier, et je me blottissais contre lui en hennissant. Il volette autour de moi, se pose sur ma tête et se pavane le long de mon encolure et de mon dos, et j’adore cela. Nous nous endormons souvent ensemble, moi la tête tout contre le pigeon, lui blotti contre mon nez doux. Je me sens tellement mieux maintenant que j’ai un si gentil compagnon. Je ne suis plus aussi nerveux quand j’entends des pas inconnus, ou juste avant un spectacle.

Parfois je suis si plein de gaieté et d’espièglerie que mon Maître me laisse jouer un moment. Alors je m’amuse à courir sur la scène, à lancer des ruades, à montrer les dents aux gens et à faire semblant d’être très féroce, à frapper une note sur le carillon, à foncer vers la caisse enregistreuse, à ouvrir le tiroir et à faire sonner la clochette, puis à saisir une étoffe de couleur entre mes dents et à la secouer comme si j’étais en colère. Mais dès que j’en ai assez, je me calme, et nous enchaînons avec un « spectacle » aussi posément que possible. Voyez-vous, mon Maître me comprend, et il n’a pas constamment l’impression de devoir me tenir en bride pour me faire « bien me conduire », comme disent les gens. J’aimerais bien savoir pourquoi je n’aurais pas le droit d’être plein d’entrain, heureux et joyeux, si jamais cheval sur terre devait l’être. On prend soin de moi jour et nuit ; j’ai tout ce que je veux manger, du meilleur que l’argent puisse acheter ; je suis logé dans l’écurie la plus confortable qu’on puisse louer, avec une bonne litière propre en abondance, et une couverture pour me tenir chaud la nuit ; j’ai mes compagnons, le pigeon et Prince, le fox-terrier, et Jasper est toujours là, alors pourquoi ne serais-je pas plein d’espièglerie ? Cela vient de ce que je suis heureux et en bonne santé, et toute personne sensée peut voir que je suis l’un et l’autre, car mes yeux sont clairs, mon haleine est fraîche, ma peau est nette et je déborde de vie et d’entrain.

Mon Maître est bon avec moi et je l’aime très tendrement, mais j’avoue volontiers que j’ai une affection particulière pour la petite fille de Madame Ellis. Elle a environ dix ans, et nous sommes de vrais copains. Elle s’appelle Margaret. Elle vient presque tous les jours me voir, elle me caresse et je la caresse. Elle m’apporte du sucre et des pommes, puis, quand je les ai mangés, elle s’assied sur mon dos, et au bout d’un moment nous jouons au cirque. Elle enlève ses chaussures – pour ne pas me faire mal – et se tient debout sur moi, marche de mes épaules à ma queue, tournée vers l’avant ou vers l’arrière, et je marche avec précaution pour ne pas la faire tomber. Et quand nous avons fini, elle me serre dans ses bras et m’embrasse, et j’adore cela, je l’embrasse en retour, et je la serrerais dans mes bras si je savais seulement comment m’y prendre.

Et voilà, j’ai raconté mon histoire. Maintenant que l’Exposition de San Diego est terminée, mon maître, je suppose, va m’emmener dans tout le pays, afin que davantage de gens puissent me voir et s’intéresser à mon éducation. Il estime que les représentations que je donne intéresseront les enfants et ceux qui ont à s’occuper de chevaux, et les amèneront ainsi à traiter tous les chevaux avec plus de respect et de bonté. Quand les êtres humains sentent que les chevaux ont de l’intelligence – si petite en quantité ou en qualité soit-elle –, ils agissent différemment envers eux. Cela les amène à être plus tolérants, plus patients et plus bons.

Nous espérons travailler avec toutes les associations humanitaires et sociétés protectrices des animaux, car mon maître sait, comme je le sais bien moi aussi, que lorsque les enfants et les charretiers me voient et observent ce que je sais faire, leur cœur s’adoucit envers tous les animaux, et qu’ainsi se rapproche le jour où la bonté et l’amour régneront en maîtres sur la terre.

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Traduit de l’anglais. Lire la version originale